Cher Monsieur le Ministre, la (mauvaise) humeur de Guillaume

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Cher Monsieur Cahuzac, Ministre délégué au Budget,

jerome-cahuzac-jm-for-budget-58c4-diaporama-300x201 Cher Monsieur le Ministre, la (mauvaise) humeur de Guillaume
Jérôme Cahuzac

Si je me permet de vous écrire cette petite missive, dont je doute qu’elle vous parvienne, mais l’on peut toujours rêver, auquel cas, la direction de Funéraire Info m’a demandé de vous préciser que vous bénéficieriez, si vous le souhaitez, d’un droit de réponse, c’est à cause d’une phrase que vous prononçâtes le 27 juillet 2012, au Sénat : « Il s’agit de moments particulièrement douloureux pour les familles, encore que je ne sois pas certain qu’un coût moindre puisse, de quelque façon que ce soit, en atténuer le chagrin. ». Le sujet en était une proposition de loi visant à abaisser la TVA sur les pompes funèbres, et vous faisiez part du désaccord du gouvernement.

Ne vous inquiétez pas, je vous sent pâlir, Monsieur le Ministre, toutes mes phrases ne seront pas aussi longue que celle qui ouvre cet article. Quoique, moi j’aime bien, les longues phrases complexes, pas vous ? Je crois que si. J’ai l’impression que, sous le politique qui doit manier un langage accessible à tous, afin que chacun puisse comprendre avec un maximum de précision sa vision, se débat un homme de lettres qui aimerait habiller de joliesse lexicales et grammaticales ses idées.

Sur les idées, je ne dirai rien. Chacun les siennes, et, dans un sens ou dans l’autre, ce ne sont pas elles que j’interpelle. Vous comprenez, j’exerce la profession de croque-morts : que vous soyez de gauche, de droite, du centre, de la majorité, de l’opposition, au final, c’est moi qui fermerai le cercueil. Croyez-moi : pour prendre de la hauteur de vue et un certain détachement sur la vacuité de toutes ces agitations, c’est le travail idéal.

Cette phrase de vous, donc, m’a fait bondir. Une phrase d’autant plus surprenante venant d’un homme intelligent, et, donc, comme je le subodore, lettré. Le collègue qui a attiré mon attention à son propos m’en a dit « j’ai failli bouffer mon ordinateur ». Je sais, mais bon : vous admettrez que c’est imagé.

La TVA réduite sur les obsèques est un peu comme le Monstre du Loch Ness : on en parle sans jamais l’avoir vu, et même ceux qui le cherchent ont perdu l’espoir, au fond d’eux. J’aurai des choses à vous dire, à ce propos, pourtant. Une autre fois ? Tenez, invitez-moi au café : il paraît que dans votre ministère, il est fort bon. J’apporterai un Kouign Amann de Douarnenez.

Mais, Monsieur le Ministre, franchement : « Il s’agit de moments particulièrement douloureux pour les familles, encore que je ne sois pas certain qu’un coût moindre puisse, de quelque façon que ce soit, en atténuer le chagrin. ». Dommage que cette émission, « vis ma vie », ait disparu. J’aurais demandé aux producteurs de vous tanner pour que, une journée, vous partagiez mon quotidien.

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Mon quotidien, ce sont les veuves qui n’ont pas connaissance des subtilités du langage bancaire, et à qui l’on doit annoncer que, comme il était libellé « Monsieur ET Madame… » leur compte est bloqué. Oh, trois, quatre mois, le temps débrouiller la succession. « Comment vous faites pour vivre pendant ce temps ? Vous n’avez pas d’enfants qui peuvent vous dépanner ? »

Mon quotidien, c’est d’annoncer aux familles aux revenus modestes qu’ils devront attendre quelques années pour recouvrir d’une pierre tombale le tas de terre ou repose leur cher disparu, même avec un granit Chinois au rabais.

Mon quotidien, c’est ces jeunes parents qui débutent dans la vie et qui viennent me demander un devis pour le bébé qu’ils viennent de perdre. Je vous rassure, Monsieur le Ministre, ce n’est pas tous les jours. Une fois par semaine, environ.

Mon quotidien, c’est d’annoncer aux familles d’ouvriers qui viennent me voir tous les jours que les obsèques qu’ils souhaitent pour leur cher disparu représentent l’équivalent de quatre mois de salaire, et que peut être, ils devraient se passer de salon pour se recueillir, de soins de conservation pour qu’il soit plus beau, et remplacer le beau cercueil en chêne de 22 millimètres d’épaisseur par une boîte en pin de 18 mm.

Mon quotidien, c’est de voir des familles arriver pour payer les obsèques de leur défunt avec sous le bras leur dossier de crédit revolving.

Mon quotidien, c’est de voir des dossiers de demande d’aide à la sécurité sociale refusé parce qu’ils « gagnent trop ». Trop, c’est 700 euros par mois, Monsieur le Ministre. Une aide, c’est entre 200 et 400 euros. 400 euros, le cercueil le moins cher, si je fais une petite ristourne.

Oh, je la fais, la ristourne. Je ne fais pas ce métier pour laisser les gens dans l’affliction. Et j’aide aussi les gens à monter les dossiers, pour les banques, les assurance, les divers organismes qui peuvent les aider. Enfin, je leur concède des facilités de paiement. En début de mois, j’ai des familles qui viennent m’apporter 10, 20, parfois 50 euros pour payer des obsèques que j’ai effectué il y a parfois des années.

Je sais, Monsieur le Ministre, c’est un coup bas, mais le prix moyen des obsèques en France représente un tiers de votre salaire mensuel, et après cela, il vous reste 6000 euros pour vivre. Pour un ouvrier, le cercueil le moins cher que j’ai en stock représente un demi SMIC, et après ça, il lui reste 450 euros pour vivre.

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Vous auriez peut être la tentation de me rendre un coup bas, en m’expliquant que je suis trop cher. Je serais vous, je m’abstiendrai : un cercueil à 450 euros, je suis à la limite de la vente à perte, ce qui est illégal, je ne vous apprend rien. C’est vous qui allez payer les porteurs ? Les locaux ? Les constantes mises aux normes que l’Europe nous impose ? et toutes ces facilités de paiement que je bricole pour les familles, vous croyez que, moi, j’en bénéficie ? Les 600 et quelques euros que coûte une crémation, par chez moi, je dois les payer d’avance, avant que le corps ne parte. Mes cercueils, je les paie “au cul du camion”. Ce n’est pas que mes fournisseurs ne soient pas sympas, mais comme ils disent « Désolé, on peut plus t’accorder de délais, tu comprends, il y a tellement de petites boîtes comme toi en cessation de paiement ».

Sur un point, vous avez raison, Monsieur le Ministre, ce n’est pas l’argent qui va atténuer la peine des familles. Mais c’est l’argent, ou le manque d’argent, qui va exacerber l’angoisse qui saisit les familles à ce moment là.

Certainement, Monsieur le Ministre, vous vous êtes retrouvé vous aussi en situation de deuil, un jour, et vous savez ce que ça fait, aucun doute. Mais vous ne vous êtes jamais retrouvé dans la situation d’une famille lettre-noel-300x203 Cher Monsieur le Ministre, la (mauvaise) humeur de Guillaumequi, obligée de prendre le moins cher pour les obsèques, a l’impression d’offrir un hommage au rabais à celui ou celle qu’elle aimait, ni dans la situation de ceux qui, dans le deuil et l’affliction, doivent se demander « comment on va faire » et, pire, « qu’est-ce qu’on va devenir ? ».

Parce que, si tel était le cas, Monsieur le Ministre, vous n’auriez pas ainsi balayé d’une phrase malheureuse le malheur de millions de Français qui attendent beaucoup de vous. Gardez à l’esprit que, si les morts restent morts, les vivants restent des électeurs.

Dans l’attente de votre invitation au café, je vous présente, Monsieur le Ministre, mes salutations dévouées.

Afin de bien remettre sa phrase en contexte, vous trouverez ICI le compte-rendu détaillé de cette réunion au Sénat.

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3 COMMENTAIRES

  1. […] Jérôme Cahuzac l’avait fait, lui. Il avait parlé de funéraire, et plus précisément de TVA dans le funéraire, et il s’était planté, à pas grand-chose, il faut le dire, une phrase malheureuse : « Il s’agit de moments particulièrement douloureux pour les familles, encore que je ne sois pas certain qu’un coût moindre puisse, de quelque façon que ce soit, en atténuer le chagrin ». Mais planté quand même. Je lui avais écrit une lettre, à laquelle le Ministère nous avait promis une réponse. Nous l’attendons toujours. Vous pouvez relire cette lettre ouverte ici. […]

     

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