Chronique caniculaire

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Prologue

Canicule-198x300 Chronique caniculaireFanch Kervella et Yann Le Gall, de Plougastel, s’étonnèrent de l’accent du gars qui leur demandait son chemin. Et de sa demande « vous voulez quoi ? » demanda Fanch.

« Té, voir les champs de Fraise, peuchère ! » répondit le gars.

« Elle sont cueillies, les fraises » répondit Yann, puis, poussé par la curiosité : « vous venez d’où ? »

« De Marseille. Il fait trop chaud, là bas, on est remonté chercher des températures un peu plus normales en Bretagne ».

« Eh », dit Fanch, « Y’a rien de normal, il fait trop chaud »

« Pour un Marseillais, c’est la température normale, un été ».

Après avoir devisé quelques minutes avec le jovial sudiste, ils le regardèrent partir vers une crêperie qu’ils lui avaient recommandée. Yann dit « Il fait tellement chaud que même les Marseillais tiennent plus ? Il va arriver quéqu’chose de pas normal, moi j’dis ».

Fanch regarda la ciel, et opina pensivement.

Acte 1

2955 Chronique caniculaireDébut août 2003, les météorologistes étaient rayonnants : pour une fois, ils avaient de bonnes nouvelles à annoncer aux touristes et vacanciers, du beau temps sur toute la France. Régulièrement, ils s’amusaient a signaler les nouveaux records de température.

Début août 2003, les soignants urgentistes constatèrent qu’ils avaient plus de travail que d’habitude, plus de personnes âgées, en plus des petits bobos habituels. Cela arrivait parfois : hasard statistique, certaines journées aux urgences étaient plus chargées que d’autres sans que l’on saches véritablement pourquoi, mais là, ça faisait trois d’affilées, chacune plus chargée que la précédente. « Il y a des semaines comme ça » se disaient ils.

Début août 2003, le régleur des pompes funèbres était embêté : avec tous les gars en congés, la demande de convois était inhabituelle. Il y avait parfois des pics, mais en cette période, cela tombait mal.

Début août 2003, le gouvernement était en vacances. Ils avaient beau temps.

Acte 2

entte-canicule-juin-76-300x275 Chronique caniculaireLe présentateur météo se tortillait sur son siège : il n’avait pas l’habitude de parler ainsi assis, au journal télévisé, de surcroît. La canicule faisait la une, car c’en était effectivement une : la différence de température entre le jour et la nuit était minime, et ce n’était plus drôle du tout. Les gens ne pouvaient plus dormir, les organismes récupérer.

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Les soignants urgentistes se disaient qu’ils avaient besoin de vacances : ils prenaient leur service dans des urgences pleines, ne soufflaient pas une seconde la journée, et finissaient avec les urgences toujours pleines. « Soit j’ai la berlue, soit il se passe quelque chose » se dit l’un, qui téléphona au ministère de la santé pour les alerter. « C’est noté » fut la réponse qu’il obtint.

Les croque-morts qui finissaient d’installer le corps à l’arrière du camion réfrigéré auraient bien voulu respirer, mais il faisait trop chaud. Le corps était dans un état de décomposition avancé. « C’est déjà le quatrième aujourd’hui » dit l’un. Il voulut ajouter « Pourvu que ce soit le dernier » mais fut interrompu par la sonnerie du téléphone.

Le gouvernement était en vacances. Le premier ministre appela le ministre de la santé, qui appela le ministère « Rien de spécial » lui répondit-t-on. Tant mieux : il avait beau temps.

Acte 3

secheresse-300x225 Chronique caniculaireLe présentateur météo paniquait : son bulletin était devenu plus important que le journal télévisé. La France était suspendue à ses lèvres.

Les soignants des urgences paniquaient : ils n’avaient plus les moyens de faire face à l’afflux de personnes déshydratées ou en détresses respiratoires. Jamais autant de certificats de décès ne furent signés dans les services d’urgence que cet été là. De nombreux personnels en vacances étaient revenus, beaucoup bénévolement, mais cela ne suffisait pas. Et les défunts restaient sur des brancards, dans les couloirs : la morgue était saturée.

Les pompes funèbres paniquaient : les morgues étaient pleines, les funérariums pleins, ils avaient été obligés de demander des frigos à Rungis, qui étaient pleins. En désespoir de cause, on mit à leur disposition un camion réfrigéré, qui tournerait en permanence pour maintenir le froid, en guise de morgue.

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Le ministre appela le ministère pour demander si vraiment il ne se passait rien. « calme plat » lui répondit-t-on. « Mais, et ce médecin qui crie dans la télé ? » demanda le ministre « un petit jeune qui veut faire son intéressant  » lui répondit-t-on. Alors le ministre appela la presse, et fit une déclaration. Ce soir là, les personnels soignants épuisés et les croque-morts saturés virent le seul homme qui pouvait encore quelque chose pour les aider déclarer que « Tout allait bien ».

Même le présentateur météo en resta bouche bée.

Epilogue

7201140_Kroll_p-20050617-00AWQV_0KVIGRRX-266x300 Chronique caniculaireLa canicule de 2003 fit 15000 morts en France, et 70 000 en Europe.

Un plan canicule fut mis en place.

Une commission d’enquête fut également mise en place. Elle conclut que, si rien n’avait été prévu, alors aucun manquement n’avait pu être commis.

Le gouvernement réfléchit longtemps à une mesure, et finit par voter un nouvel impôt. Aucun de ses membres n’a reconnu officiellement une quelconque responsabilité, accusant « la dégradation du lien social ».

Beaucoup des croque-morts qui passèrent leurs journées sous une chaleur implacable à chercher des corps en état de décomposition avancée sont suivis pour trouble du sommeil. Certains ont quitté le métier après cela.

Le 3 septembre 2003, Jacques Chirac et le maire de Paris assistent à la cérémonie d’inhumation au cimetière parisien de Thiais (Val-de-Marne) des 57 victimes parisiennes de la vague de chaleur exceptionnelle de début août dont les dépouilles n’ont pas été réclamées par des proches.

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