La face obscure des pompes funèbres

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2007-03-31-06-51-02-un-corbillard-cercueil-inhabituel-300x225 La face obscure des pompes funèbresS’il en est qui aiment les pompes funèbres et y font une carrière brillante, d’autres ne font qu’y passer, ne trouvant pas dans le métier de quoi s’épanouir, ou la force d’âme d’y faire face ? D’autres encore, un jour, en on marre. C’est le cas de David (son deuxième prénom, il souhaite conserver l’anonymat), parti après dix ans de carrière sous d’autres cieux et vacciné.

Cette interview sur la « face obscure des pompes » suscitera certainement des réactions. Concernant la méthodologie, David est un copain de notre interviewer. L’échange a eu lieu par chat en direct, puis notre rédacteur a reformulé la conversation, pour la rendre plus lisible, et David a validé le texte en apportant ses propres modifications.

Nous la publions sans parti-pris, juste pour montrer qu’il n’y a pas que des gens heureux dans ce métier. Les propos n’engagent que David.

David, bonjour, peux-tu te présenter ?

Bonjour. J’ai 39 ans, dix ans de pompes, et aujourd’hui, je laisse tomber. Un peu court ?

Oui. Tu peux détailler un peu ton parcours ?

Je suis rentré dans les pompes un peu comme toi, une mission d’intérim qui a mal tourné ! Lol. Puis j’ai postulé dans un grand groupe, qui m’a fait passer les 96 heures d’assistant funéraire. Je pensai prendre du galon, et au lieu de ça, j’étais enfermé dans un bureau, avec des objectifs de vente. Dès que j’ai pu, je suis parti dans une petite société familiale. J’y suis resté six ans, puis j’en ai eu marre, vraiment marre. Je me suis levé un matin, et je pouvais pas y aller.

Et donc ?

On a négocié un départ à l’amiable.

Tu fais quoi, maintenant ?

Je suis en vacances ! Lol. Je profite un peu, j’ai trouvé du travail. En fait, j’ai la chance d’avoir l’ex mari de ma tante, avec qui j’ai gardé d’excellents rapports, qui est chef des ventes dans une entreprise. Il m’a embauché.

Tu ne va pas regretter ?

Regretter quoi, au juste ? Lol.

Le métier, l’ambiance, l’intérêt, les gens.

Oui, et donc, regretter quoi ? Franchement, je n’ai que des avantages à arrêter. Matériellement : je suis marié et père de famille. Tu sais combien je me faisait par mois ? 1400 net après dix ans de carrière. C’est pas mal, tu trouves ? C’est que dalle, oui, pour le boulot qu’on fait. Etre disponible du lundi au samedi, te taper les permanences le dimanche et la nuit. Et toujours ce contact avec la mort.

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C’est une question d’argent, donc ?

Pas que. Mais avec mes 1400 balles, j’étais dans le panier haut. De plus en plus, les boîtes de pompes tirent les salaires vers le bas. Quand tu vois untel ou untel lancer une gamme low cost, ça ne veut pas dire qu’il va perdre un centime sur sa marge. Ca veut dire qu’il va rogner sur le cercueil, et que le gars qu’il va embaucher pour s’occuper de ça atteindra au SMIC, les meilleurs mois. C’est comme (suit le nom d’une société de pompes funèbres) qui embauche des petits jeunes avec un contrat de 50 heures par mois et qui font miroiter une progression. Quand le gars comprend qu’il s’est fait avoir et démissionne, ils en embauchent deux à sa place, avec des contrats de 25 heures ! Sérieusement, comment tu fais, pour nourrir ta famille ?

Mais et les familles ? Fut un temps, tu était prêt à tout donner pour elles ?

Il y en a de deux sortes. Il y a ceux qui n’en ont rien à foutre, et qui veulent juste que le cercueil ne leur coûte pas trop cher et qu’il reste un peu de fric sur l’héritage. Celles-là me donnent envie de vomir. Et les autres, ceux qui sont vraiment malheureux. Tu passes une heure avec elles dans le bureau, et tu finis par prendre un peu de ce deuil sur toi. Si tu en as eu une de chaque dans ta journée, tu rentres chez toi, et tu passes tes soirées à vomir en déprimant. Tout ça pour quoi ? la gratitude des familles ? Aujourd’hui, la plupart n’hésitent pas à écrire un courrier pour te descendre, qui peut te faire perdre ta place, juste en espérant obtenir un rabais sur la facture.

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Tu y penses le soir ?

J’arrivai à ne plus y penser, tu sais, le soir, j’arrivai à enlever mon costard, et oublier. Mais là, je n’y arrive plus.

Ce sont les seules raisons ?

Non, c’est d’autres choses. On est en plein dans la misère du monde, on voit la solitude des gens, et puis, tu as les corps. En fonction de la mort qu’ils ont eue, c’est moche, sans parler de l’odeur. Et puis je ne peu plus regarder un enfant mort sans penser aux miens. Et puis je suis trop honnête pour faire ce métier.

Qu’est-ce que tu veux dire ?

Tu sais bien. Quand tu as une grosse boîte de pompes funèbres qui a presque cent pour cent des décès d’un hôpital, alors qu’ils sont chers et qu’ils travaillent relativement mal, tu sais bien que c’est parce que l’agent d’amphi touche son enveloppe. Quand tu discutes avec des gens qui te disent « C’est le médecin du SAMU qui a appelé les pompes funèbres » tu n’es pas dupe. Ou quand tu te retrouves en concurrence avec une société qui appartient à 90 % à une banque, et qu’elle s’appelle « pompes funèbres municipales », c’est de l’escroquerie pure et simple. Ca aussi, ça me saoule, à force. Faire ton métier honnêtement, au juste prix et le mieux possible, c’est l’assurance de te faire bouffer tout cru. C’est un bisounours qui part botter les fesses de Dark Vador.

Que dirais-tu à un petit jeune qui a la vocation pour les pompes funèbres et qui voudrait faire ce métier ?

A lui, rien. Mais je dirai à ses parents d’arrêter de le laisser regarder n’importe quoi à la télé et de l’emmener se faire soigner la tête. Un gamin qui veut passer sa vie à regarder des cadavres et des gens malheureux, tout ça pour même pas un salaire, à peine une aumône,  n’a pas besoin d’une formation, il a besoin d’un psy.

Effectivement, tu sembles dégoûté. C’est sans regret, alors ?

Aucun.

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