La mort et la nouvelle vie de Stephen King

0
1592

Les écrivains de polar, de fantastique, d’horreur, et ceux qui écrivent sur tout cela à la fois, passent des heures à écrire sur la mort (et bien souvent sur les manières raffinées et brutales de la donner). Il arrive qu’au détour d’un chemin, ils se retrouvent nez à nez avec elle.

L’accident

stephen-king-300x292 La mort et la nouvelle vie de Stephen KingLe samedi 19 juin 1999, Un couple roule tranquillement en voiture dans l’état du Maine. Ils vont rendre visite à leur fille, qui vient, avec son mari, d’acheter une maison à Bangor. Au milieu d’une forêt, ils aperçoivent un promeneur, et font un petit écart pour l’éviter.

La femme témoignera plus tard, devant la police, qu’elle s’est retournée vers son mari, pour lui demander : « Ce n’était pas Stephen King, le promeneur que nous venons de dépasser ? ».

Stephen King, lui, est contrarié : il a une idée sur le bout de la langue, et n’arrive pas à la faire sortir. Ce n’est, de l’avis de certains fans, pas une grande perte : le King, comme on l’appelle encore, a manifestement fait le tour de ses thèmes, ses dernières productions ont été faibles, et l’on ne devrait pas tarder à assister à son remplacement par du sang neuf.

L’écrivain a été faire, comme d’habitude, un petit tour pour s’aérer et se changer les idées. Il se fait doubler par une voiture et son regard croise celui de la passagère. Elle semble l’avoir reconnu. Il a l’habitude : il est l’écrivain américain vivant le plus lu au monde.

Bryan Smith est franchement en colère : son chien, sur la banquette arrière de sa voiture, ne se tient pas tranquille, et il essaie de se maintenir sur sa trajectoire, tout en matant le cabot. Il évite de justesse une voiture qui le klaxonne et lui fait des appels de phares, tandis que la passagère lui adresse des signes frénétiques. Mais le chien continue de mal se tenir, expliquera-t-il à la police, et il se retourne pour le calmer.

Lire aussi :  Frédérique Lantieri, faites entrer l'accusée

Stephen King entend le bruit du moteur, mais n’y prête pas attention : il marche sur le bas côté, il est bien visible, et puis il pense à son futur livre : l’idée est sortie, enfin, et il l’examine désormais sous tous les sens pour savoir qu’en faire.

Le choc est terrible. King racontera plus tard qu’il ne se demandera pas comment il est arrivé là, ni ce qui lui est arrivé, mai se rappellera juste la douleur.

Ses conséquences

Quand les secours arrivent, Stephen King a une fracture ouverte à la jambe, des côtes enfoncées, le col du fémur en miettes, et un poumon perforé. Il est à deux doigts de la mort. Transporté à l’hôpital, il est opéré. Il trouve la force de plaisanter à son réveil, s’attirant l’affection indéfectible des soignants.

Après avoir achevé sa rééducation, Stephen King annonce qu’il arrête l’écriture : les séquelles de ses blessures lui rendent la station assise trop pénible. Finalement, il s’y remet, mais à un rythme bien inférieur à celui, frénétique, de sa production d’avant l’accident.

Le conducteur de la camionnette est condamné à six mois de prison avec sursit et dix ans d’interdiction de permis de conduire. Il reçoit un jour un curieux coup de fil : un des avocats de l’écrivain lui explique que, puisqu’il n’a plus la possibilité de conduire la camionnette avec laquelle il a causé l’accident, King souhaite la lui racheter.

Bryan Smith accepte. Il touche son chèque, et c’est le dernier contact qu’il aura avec l’écrivain, tandis qu’il a commencé une descente aux enfers pleine de drogue et d’alcool.

Lire aussi :  Le projet «Fosse commune» sublime vos épitaphes

Stephen King, lui, attends que la voiture lui soit livrée. Il attend, tranquillement, dans son garage, de pourvoir régler ses comptes avec le tas de ferraille. Il a tout son temps, et une lourde masse. La légende raconte comment il l’a entièrement démolie lui-même.

Deux ans plus tard, il apprend que Bryan Smith est mort. L’homme a plongé dans l’alcool et les médicaments. Il a fit une overdose. L’enquête conclura à la mort accidentelle.

Nouveaux thèmes

frôler la mort a failli enlever à King la possibilité d’écrire – et c’est quelque part le cas – mais lui a conféré, plus que jamais, l’envie d’écrire. Et de nouveaux sujets sur lesquels réfléchir. Le King d’avant l’accident aurait il écrit « Histoire de Lisey » ou « Duma Key » ? Dans « Histoire de Lisey », la femme d’un écrivain brutalement décédé doit affronter la part sombre de l’héritage de son époux, entre souvenirs et découvertes. « Duma Key » raconte l’histoire d’un riche entrepreneur qui, victime d’un accident, se réfugie sur une île quasiment déserte de Floride pour y faire son deuil, deuil de sa vie d’avant, de son couple, de son bras amputé, et se lance dans l’art et une quête de sens.

Si l’on oublie les cent dernières pages, pas mauvaises en soi, mais incongrues dans ce roman intimiste et personnel, « Duma Key » est le meilleur King depuis vingt ans, ce qui n’est pas rien.

Ce n’est plus le livre d’un auteur de best-seller spécialisé dans le genre fantastique, c’est le livre d’un écrivain, d’un vrai, qui réfléchit sur le deuil. Indispensable.

Votes !

LAISSER UNE RÉPONSE