L’allée

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332871 L'alléeLes pompes funèbres sont, à tout égard, un métier incroyable. Je crois que j’aime ce travail au delà de tout, parce qu’il m’offre un observatoire à peu près complet de la société dans laquelle nous vivons, et sur tout un tas d’autres choses, des lois de la probabilité, de la physique, ou des lois de la loi tout court.

Toutes ces choses font que je ne changerai jamais de métier.

Et le nombre incroyable d’histoires qui me parviennent me laissent à penser que j’aurai toujours de quoi alimenter cette rubrique.

Même si parfois, il me semble devoir rappeler la règle fondamentale que je me suis fixé pour mes histoires : toutes sont vraies. Parfois, j’en ai été l’acteur, parfois, juste le témoins, parfois, elles m’ont été racontées par d’autres, et si parfois elles paraissent floues ou inexactes, c’est parce que je n’ai vu, ou entendu, que les éléments majeurs, et que je dois remplir les trous avec ce que je devine, ou crois deviner.

Cette histoire ci est donc, comme les autres, vraie.

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La dame s’avançait dans les allées du cimetière, son broc d’eau à la main, dans l’autre le petit sac qui contenait le matériel pour nettoyer la tombe familiale, une brosse, du produit à vitres, dont elle avait découvert qu’il faisait des miracles sur le granit poli dont était fait son monument, un chiffon pour essuyer l’ensemble, des gants, puisqu’elle avait les mains sensibles. Elle mettait un point d’honneur à ce que le monument fut impeccable, lors de ses deux visites annuelles. Elle aurait voulu venir plus souvent, mais hélas, elle demeurait loin, et n’aimait pas rouler. Depuis que son mari était mort et son fils unique parti, elle s’astreignait à ces visites régulières.

Après tout, les morts, elle savait ou les trouver.

Elle briqua, frotta, lustra, jeta les fleurs mortes et les plantes sèches par d’autres fraîches, puis remballa son matériel, et s’apprêta à partir. Comme souvent, elle tourna la tête pour jeter un regard de l’autre coté de l’allée, frissonnant du contraste entre son somptueux monument brillant et les herbes folles, aussi hautes que les petits panneaux en bois, du carré des indigents, à deux mètres d’elle. Son grand-père, qui reposait dans cette concession qu’il avait acquise, disait qu’elle se trouvait à côté de la fosse commune. Il avait quitté sans trop de regrets ce monde ou les aveugles étaient devenus des non-voyants, les sourds des non-entendants, ou la fosse commune s’appelait désormais ”carré des indigents” et ou les abrutis et les bons à rien étaient désignés comme la ”classe politique”.

Elle vit une tombe fraîchement creusée. Mue par une curiosité malsaine, elle fit les trois pas qui l’en séparaient, pour aller lire le petit panneau, sur lequel étaient gravées juste trois lettres : « Mr X ». Encore une fois, elle frissonna. C’était ici le coin de ceux qui avaient tout perdu, et pour certains, jusqu’à leur nom.

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Hâtant le pas, elle prit ses affaires et s’éloigna.

Le convoi funéraire qui se trouvait là à son arrivée était parti. Il l’avait obligée à aller se garer plus loin, dans une petite ruelle sinistre. Heureusement qu’il faisait jour. Elle y pénétra donc, pour s’apercevoir que sa voiture n’y était plus. Elle tourna, vira, fit le tour, avec l’aide du conservateur du cimetière et de deux fossoyeurs appelés en renfort, jusqu’à devoir se rendre à l’évidence : on lui avait volé sa voiture.

Aimablement, le conservateur s’offrit pour la conduire au commissariat.

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Dans le petit bureau, un policier prenait sa déposition. Affolée, paniquée, elle lui décrivit sa voiture, essaya de se rappeler l’immatriculation, et, curieusement, le fait de ne pas s’en souvenir la calma. Après tout, elle n’y avait rien de sentimental dedans, elle pourrait retourner chez elle par le train, elle était bien assurée, et son mari, prévoyant, lui avait laissé de l’argent. Tout cela n’était que du matériel, un petit vol crapoteux, sans nul doute, mais rien d’irréparable, et il fallait qu’elle se calme si elle voulait aider les policiers. Ceux-ci étaient gentils et patients, certes, mais elle devait y mettre du sien.

D’une voix calme, elle énonça les renseignements qui lui étaient demandés. Le policier lui proposa un verre d’eau, qu’elle but tranquillement, pendant que l’officier répondait à un appel au téléphone. Sur un tableau, non loin d’elle, elle remarqua des photos ; Une d’elle, à moitié dissimulée parmi les autres, ne laissait voir que le bas du visage. Et ce bas de visage la lui disait quelque chose.

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Comme dans un rêve, elle se leva, se dirigea vers le tableau, écarta la photo qui dissimulait le visage, et resta un moment pétrifiée, comme sourde aux appels du policier, qui se demandait quelle mouche l’avait piquée.

« Madame ? Madame ? »

Elle se tourna vers lui et dit simplement « C’est mon fils. » Puis, après une courte seconde de silence, elle lui raconta tout : comment son mari et elle avaient découvert qu’il prenait de la drogue, comment ils avaient pensé que le meilleur moyen de l’aider, c’était la fermeté et un cadre autoritaire, comment leur fils avait fugué, sans qu’ils retrouvent jamais sa trace, comment son mari était mort du cancer, rongé par le désespoir et le remord.

« C’est mon fils, conclu-t-elle. Vous savez ou il est ? Peu importe si c’est un criminel, si il a fait des choses mauvaises. C’est mon fils, et je veux l’aider, de la bonne façon, cette fois-ci. »

Le policier se taisait. Il avait le regard triste.

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Les croque-morts soulevèrent le cercueil. Ils firent trois pas, puis se positionnèrent au-dessus du caveau, et le descendirent, à côté du cercueil de son père, au dessus de celui de son grand-père, avant d’enlever leur sangles et de s’éloigner, laissant la femme se recueillir, seule, sur la tombe de son fils, retrouvé le temps d’un espoir.

Les croque-morts embrassèrent la scène d’un regard, en méditant sur le hasard. Les fosses, ouvertes, celle ou ils venaient de déposer le cercueil, et celle dont ils venaient de le sortir, à juste en face, à deux mètres, de l’autre côté de l’allée.

Et, parmi les hautes herbes, une pancarte, désormais inutile, gisait. Quelqu’un y avait juste gravé trois lettres : « Mr X »

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1 commentaire

  1. c est beau !
    j ai les yeux pleins de larmes …après une journée de travail ou je n arrivai pas a m extraire ….ce texte me rappelle (tout comme ce métier souvent le fait ) l’ ESSENTIEL

    la vie ! la mort mais surtout l ‘amour !

    merci pour faire vivre cette dame son histoire et surtout de redonner un nom et une humanité a ce garçon a travers le regard de sa mere

     

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