Les croques-morts et les tranches de vies

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Pour finir la semaine chargée en actualité parfois lourde, parfois compliquée, nous nous sommes dit, comme ça, « Tiens ! Et si nous partagions quelques tranches de vie rigolotes » ? Ça tombe bien, nous avions le spécialiste du genre sous la main…

bandeau-requiem29-1024x251 Les croques-morts et les tranches de vies

Service compris

340627_corbillard-300x211 Les croques-morts et les tranches de viesLe véhicule roulait prudemment, sans trop savoir pourquoi. Le centre-ville était quasi-désertique en cette après-midi, mais le conducteur préférait faire attention. Le hasard aime les angles morts.

Comme celui de cette camionnette de livraisons d’où surgit inopinément un distrait. Voûté, la tête basse, les yeux rivés sur son Smartphone, il semblait profondément absorbé par une tâche capitale, comme Tweeter « Je traverse la route » ou poster sur Facebook une photographie de la chaussée.

Une tâche qui n’aurait certainement pas changé sa vie, mais qui eût pu l’abréger si le chauffeur n’avait pas eu des réflexes. Il pila, et le véhicule stoppa net.

Pendant ce temps-là, le piéton, que par commodité narrative nous nommerons « L’ahuri » poursuivait sa route, la petite bulle de sérénité et d’un je-ne-sais-quoi de je je-m’en-foutisme qui l’entourait semblant ne même pas s’être irisée sous l’imminence du drame évité de justesse.

Le chauffeur, contrarié, ouvrit sa vitre pour invectiver l’ahuri, qui semblait totalement inconscient de sa présence. Après avoir pris une forte inspiration, le chauffeur brailla, à pleine force de ses poumons « Hé ! Pour ceux que j’écrase, c’est gratuit ».

Les passants s’arrêtèrent net, tout alentour, pour voir ce qui se passait. L’ahuri aussi, soudain extirpé de son cocon. Il sembla perplexe, un instant, regardant le chauffeur, sur la signification de cette phrase, puis, baissant les yeux sur le capot du véhicule, ses lèvres formèrent en silence les mots qui s’y trouvaient inscrits, « Pompes Funèbres – 7 jours sur sept, 24 H/24 ».

il leva son regard, encore perdu dans le vide, sur le chauffeur, semblant profondément réfléchir, puis il s’illumina d’une lueur de compréhension : ses traits avachis se contractèrent en un masque de terreur, ses yeux s’exhorbitèrent comme s’il avait face à lui un boss de fin de niveau particulièrement coriace sur sa console de jeux, et il bredouilla quelque borborygme qui se voulaient des excuses.

« Bon, t’es gentil », interrompit le croque-morts, « mais j’ai déjà du monde à l’arrière. Tu prendras le suivant. Tu peux dégager la route, maintenant ? » et, sagement, l’ahuri remonta sur le trottoir.

Dans son rétroviseur, le croque-morts nota avec satisfaction que l’ahuri avait rangé son téléphone et marchait en jetant tout autour de lui des regards affolés, comme si le monde était devenu une menace.

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François

tete-corbeau-300x216 Les croques-morts et les tranches de viesDans cette société familiale de pompes funèbres, située dans la campagne Bretonne, la vie s’écoulait paisiblement en une routine efficace. A un détail près : les Croque-morts qui travaillaient la avaient l’avantage de savoir à quoi s’attendre en matière de charge de travail. Ils avaient un informateur.

Parfois, ils arrivaient le matin, et la femme du patron leur disait alors « Va y avoir du boulot, François est énervé depuis cinq heures ce matin ». Effectivement, la journée était particulièrement chargée.

François, dont on ne se rappelait plus pourquoi il avait hérité de ce prénom, était un grand corbeau. La plupart de temps, il vaquait à ses occupations, mais, de temps en temps, sans raison apparente, il décrivait un grand cercle dans le ciel, se posait sur le toit de la boutique, et croassait sinistrement dans le ciel plombé et gris, humide du crachin Breton, mais aussi lorsqu’il faisait beau.

Les croque-morts savaient ce que ça signifiait : dans la demi-heure, une famille en deuil arrivait à l’agence pour commander des obsèques.

Sans appel préalable, sans que nul n’ai pu le prédire, ou même qu’ait eu lieu le décès.

Et ce pouvait être une coïncidence, mais il y avait des éléments surprenants. François ne coassait sur le toit de la boutique que lorsqu’il y avait un mort. Le reste du temps, il se promenait, sans que nul ne saches ou. Et ce manège durait depuis des année, sans faiblir ni faillir.

Un matin, François n’est tout simplement plus venu. La boutique a continué de tourner, plutôt bien, même, mais les croque-morts voyaient arriver des familles sans que nul croassement sinistre n’eut résonné pour les prévenir.

Peut être François est il parti prendre sa retraite sous un climat plus clément, peut être est il lui aussi mort, sans que nul cri lugubre n’ait chanté sa complainte, ou peut être, puisque nous sommes en Bretagne, l’Ankou sur sa charrette, lasse de la solitude, ait eu le désir d’adopter un animal de compagnie qui eut pu lui servir en même temps d’assistant personnel.

Nul ne songea à remettre en doute cette histoire, ni à étudier le phénomène, ou à convoquer la presse. Au pays de l’Ankou, des Dames Blanches et de Lavandières de la Mort, un corbeau au présage funeste, c’est pour ainsi dire la routine.

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Vaut mieux être mort que d’entendre ça

large_pompiers-incendie-1024x768_1dfc79-300x225 Les croques-morts et les tranches de viesL’équipe de pompes était arrivée sur les lieux pour procéder à l’enlèvement de deux corps. Trois heures du matin, réquisition. Un incendie, deux morts, la routine. Presque : le gendarme avait été un poil optimiste, et l’équipe attendait que les pompiers donnent leur feu vert pour que la maison, ou ce qu’il en restait, soit suffisamment sûre.

Les gendarmes avaient prévenu les croque-morts : le frère du défunt avait été prévenu et comptait se transporter sur place.

« Se transporter sur place ? » demanda un jeune croque-morts, dont c’était le première semaine. « Ça veut dire qu’il arrive, en langage gendarme » traduisit un aîné. Puis les pompiers proposèrent de disposer eux-même les corps dans les housses, et de les sortir à l’extérieur.

Le capitaine craignait l’effondrement et ne voulait pas avoir à expliquer pourquoi des civils avaient reçu quelques tonnes de maison sur la tête en sa présence. Ce fut sur ses entrefaites que le frère du défunt arriva. Il se présenta benoîtement à un gendarme qui interdisait l’accès de la zone aux hypothétiques curieux insomniaques, et ce dernier l’envoya aux croque-morts, résistant pur ce faire d’user de son arme de service.

Le frère était en effet franchement antipathique. Pas dans son attitude, mais quelque chose en lui faisait qu’on éprouvait à son endroit une vive antipathie. Il avait l’air chafouin, pour tout dire. Le frère se présenta poliment aux croque-morts, et s’enquit de la suite.

Le chef d’équipé expliqua calmement que le frère devait leur indiquer ou transporter les corps, et se rendre le lendemain matin aux pompes funèbres de son choix pour régler les modalités.

« Oh, ce sera une crémation, je pense » dit le frère. Puis il jeta un coup d’œil autour de lui, la nuit clignotant en bleu gyrophare, les pompiers qui s’activaient dans les décombres fumants de la maison, les gendarmes en treillis qui procédaient aux constatations, et enfin sur les housses blanches qui contenaient les restes de son frère et sa belle-sœur, avant de poursuivre, à haute et intelligible voix « Mais vous me ferez un prix, parce que le travail est déjà bien entamé ».

Le silence qui s’ensuivit pouvait être qualifié de mortel.

“François” et “Vaut mieux être mort que d’entendre ça” sont parus initialement sur le blog Croque-Morts Magazine et ont été entièrement réécrits pour Funéraire Info.

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