Les docteurs du Coran perdent le sud

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L’islam a une vision claire des imams, les docteurs du Coran : leur autorité vient des longues études qu’ils ont faites du livre sacré, et en aucun cas d’une quelconque faveur divine. Bien au contraire : ce sont des hommes comme les autres, avec autant de qualités que de défauts que tout un chacun. Parmi ces défauts bien humains, l’entêtement.

22_mecque-300x225 Les docteurs du Coran perdent le sudOr donc, l’homme, assez jeune, était décédé des suites d’une longue et douloureuse maladie. Comme il était Marocain, sa famille avait décidé de l’envoyer reposer au pays, dans la terre de ses ancêtres. Nous avions pris le corps en charge, la mise en bière était faite, tout le monde était passé à la mosquée, pour la prière des morts, mais, pour des raisons techniques, le cercueil ne pourrait embarquer que le lendemain dans l’avion.

Nous avions alors pris la décision de mettre à la disposition de la famille une chambre funéraire, à titre gracieux.

De retour de la mosquée, donc, nous acheminâmes le cercueil vers son lieu de villégiature, avant le grand voyage, sous le contrôle des deux imams.

Ah, oui, j’avais oublié de vous raconter ce détail, pardon. L’oncle du défunt était un imam Marocain, qui s’en était venu au pays, pressentant la fin prochaine du neveu. Pour des raisons que je n’ai jamais vraiment élucidées, il ne pouvait exercer son ministère en France, et la famille avait donc convié l’imam du cru à s’occuper du cérémonial, le tonton faisant office de « conseiller spirituel ». Une simple question de courtoisie, peut être, tout simplement.

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Arrivés à la maison funéraire, nous déchargeâmes le cercueil, et je l’acheminai, sur un petit chariot, dans le salon.

La, il se trouvait toute la famille, et les deux hommes de foi.

Le Marocain était vêtu traditionnellement, djellaba immaculée, longue barbe taillée droit qui lui tombait jusque sur la poitrine, Coran en main, dont il n’avait d’ailleurs nul besoin, puisqu’il le connaissait par coeur. L’imam Français, quoique Marocain lui aussi, portait un pantalon de toile beige, une chemise grise, et une barbe de trois jours façon Vincent Cassel.

Et les deux se chamaillaient à qui mieux-mieux.

Le but était d’orienter précisément le cercueil pour que le défunt regarde en direction de la Mecque. D’après ce que j’estimai, les deux hommes avaient un désaccord de trente degrés. Le jeu se jouait ainsi : chacun d’eux assénait un argument précis, avant de se tourner vers moi et de dire « Tournes le un peu vers la, encore encore, encore, stop ! Parfait ! » Suite à quoi l’autre intervenait « Mais non. Ce matin, à l’heure de la prière, la constellation était dans cette direction depuis la mosquée, la mosquée se trouve par la bas, donc la Mecque, c’est par la ! Donc, tourne le cercueil par la, encore, encore, stop ! Parfait ». Et ainsi de suite.

Au bout d’un moment, passionnés par le sujet, les deux homme passèrent à l’Arabe. Plus aucun d’eux ne me donnait de consignes, et je m’étais mis respectueusement en recul. Un ami de la famille se trouvait non loin de moi. Il me dit, avec un petit sourire navré « Excusez nous, hein ». Personne d’autre ne bougeait : ils n’auraient osé interrompre dans un débat aussi primordial deux docteurs du Coran. « Il n’y en a plus pour très longtemps, rassurez vous » poursuivit l’homme. « Ah bon ? Demandais-je. Comment le savez vous ? » Il sourit encore « Je viens d’envoyer mon fils acheter une boussole. » J’osai poser la question qui me taraudait « D’accord. Pourquoi ils n’attendent pas, tout simplement ? je me demande pourquoi ils n’en ont pas demandé une tout de suite ». L’homme soupira « Oui, nous aussi. Mais comme ils ne semblaient pas y penser… Le plus dur, ça ne va pas être de trouver une boussole. Non, le plus dur, ça va être de le leur suggérer en faisant en sorte qu’ils croient que l’idée vient d’eux. Sinon, ils vont se vexer »

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