Obsèques sous surveillance

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Dans la série “j’expérimente des procédés narratifs”, aujourd’hui, j’essaie de voir une cérémonie du point de vue d’un membre de l’assistance. Pas n’importe lequel. Ah, et avant que je me fasse une irrémédiable réputation d’immodestie, je précise que le maître de cérémonies, c’était pas moi. Mais je le connais. Il est vraiment très fort.

menottes-300x199 Obsèques sous surveillance« Je sais, je râlais beaucoup. Il n’empêche, c’était gentil de sa part, au juge, d’avoir accepté. Il n’était pas obligé. Bon, ça jetais un froid dans l’assistance, mais les obsèques, c’est rarement gai. Le type au micro, juste en face, il n’avait pas l’air de faire le malin. Moi qui pensai qu’aux pompes funèbres, ils en avaient vu d’autres.

Pourtant, il n’avait rien à craindre. Un flic de chaque côté, gentil flic à ma droite, et méchant flic à ma gauche, tous les trois au premier rang, trois rangées de sièges vides derrière nous, et quatre autres poulets, armés jusqu’aux dents, prêts à bondir, qui essayaient de cacher leur uniforme, pare-balles et Manurhin compris, à l’assistance. Mais ils bloquaient toutes les issues.

Non, je n’avais pas l’intention de tenter quoi que ce soit. Mais on ne peut pas s’empêcher d’y penser, non ? De toutes façon, j’aurais été ou, et comment ? Sous le manteau que mes deux ombres m’avaient collé sur les mains, il y avait une paire de menottes. J’avais aussi mon beau costume, le même qu’au procès. J’avais juste demandé à mon avocat de m’acheter une autre cravate. C’est pas que la dernière me plaisait pas, mais j’avais pris vingt ans ferme, avec, quand même. Je ne suis pas superstitieux, mais on n’est jamais trop prudent.

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N’empêche : les gens étaient nerveux. Et nombreux.

C’est tout ma maman, ça : un cœur d’or, tout le monde l’aimait. Et elle aimait tout le monde. Même quand j’ai pris ma première peine, pour coups et blessures, le deuxième, pour voie de faits, puis toutes les autres, elle m’a toujours aimé. Quand je me suis rangé, elle a dit « Je savais que tu y arriverais » quand j’ai surpris ma copine au pieux avec un mec, et que je les ai dessoudés tous les deux, elle est venue dire au tribunal, devant les jurés médusés « Il a un cœur d’artichaut ». Ça les a émus. Heureusement, sinon qu’est-ce que j’aurais pris.

Et maintenant, elle est dans son cercueil. La, juste devant moi. Joli cercueil, d’ailleurs.

Le gars des pompes funèbres commence son discours. Il se débrouille pas mal. L’assistance nous a presque oublié, les deux super-flics et moi, avec mes menottes qui serrent. Je me tourne vers gentil flic, à ma droite « C’est vraiment pas possible de m’enlever les pinces ? Je vais pas m’enfuir » refus, sec. Il faut dire, c’est juste la quatrième fois que je lui demande, il doit commencer à se lasser.

Et la cérémonie se passe. Le gars des pompes funèbres, un maître de cérémonies, qu’on dit, je crois, il se débrouille vraiment bien. Et ma sœur passe lire un texte, puis ma nièce. Moi, j’avais pas le droit. Ça l’aurait pas fait, il faut dire, moi en train de lire un poème, comme maman aimait, avec des petits oiseux et des petites fleurs, flanqué d’un robocop de chaque côté.

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Maman, qui venait me voir tous les dimanches au parloir, maman qui m’apportait des petits gâteaux, maman qui me parlait de ma vie quand je sortirai, maman qui n’a jamais cessé d’aimer le gros con que j’étais devenu, maman… Il est fort, le type des pompes funèbres. Il arrive à me faire pleurer. Moi qui suis tombé, après une dizaine d’agression violentes, de bagarres costaud dans des bars, pour un double homicide. Moi le dur…

Je me tourne vers gentil flic « Est-ce que… »

« Non, il me coupe, agacé, je t’enlèverai pas les menottes, je t’ai dis »

« Non, c’est pas ça, t’aurais pas un mouchoir en papier ? »

A ce moment, méchant flic, deux mètres de haut, un mètre de large, une gueule de pilier de rugby, pas un gramme de graisse, la mâchoire carrée et l’œil dur, qui jusque la me regardait comme une espèce particulièrement inintéressante d’insecte, un tueur, un vrai, relève la tête, regarde son collègue, les yeux rougis, et demande « t’en a pas un pour moi, aussi ? ».

Gentil flic et moi, on le regarde, on se regarde, et sans une parole, on tombe d’accord en une même moue d’acquiescement :

Il est vraiment fort, le type des pompes funèbres. »

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2 COMMENTAIRES

    • Photo venant d’un blog et publié le 12 avril 2013 donc avant votre article, mais si elle vous appartient nous pouvons en parler
      Bonne fin de journée
      Eric

       

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