Abus de pouvoir et cimetière de province

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Les enterrements peuvent rapidement tourner au psychodrame ou au Vaudeville. La preuve en tranches de vies…

Le petit cimetière était illuminé par un doux soleil de mai, et, des tombes fleuries, de la foule compacte, de la veuve éplorée en noir et du maire avec son écharpe tricolore donnaient l’impression irréelle d’être dans une image d’Epinal.

Il faut dire que Monsieur le Défunt était un homme important, à la fois riche et puissant. Ce qui ne l’empêchait pas de gésir dans le cercueil posé sur les tréteaux dans l’allée. Et l’on pouvait, en scrutant la foule, y déceler bon nombre d’hypocrites, venus présenter leurs condoléances au cimetière comme ils serrent des mains sur un marché. Monsieur ne s’impliquait pas directement en politique, mais Monsieur faisait des chèques forts utiles pour les campagnes électorales.

Un des participants avait confié au Maître de Cérémonies, sur le ton de la conversation, que Monsieur portait bonheur : celui qui se voyait accorder le soutien de Monsieur était élu, ce qui lui assurait une reconnaissance éternelle. Le Maître de Cérémonies se demanda si quelqu’un avait déjà songé que Monsieur était juste doté d’un flair qui lui permettait de sentir, dans l’air du temps, qui serait élu.

En un mot, c’était un homme de Pouvoir, un faiseur de rois local. Ce qui ne l’avait pas empêché, le moment venu, de passer l’arme à gauche.

Le Maître de Cérémonies constatait toutefois avec satisfaction que l’assemblée avait une certains habitude des obsèques. Il est vrai, pensa-t-il cyniquement, que la politique n’était pas un sport de jeunes. Alors qu’il s’apprêtait à demander si tout le monde était bien arrivé, avant de commencer la cérémonie, il décela un petit mouvement qui devint une vague dans l’assistance, en même temps que se peignait sur les visages une expression outragée qui laissait deviner au professionnel des pompes funèbres l’arrivée imminente d’un plein chargement d’ennuis.

Lentement, il se retourna et vit une jeune femme ravissante, près du portail, qui essayait de se rapprocher en se faisant la plus discrète possible. Cette manœuvre désespérée était vouée à l’échec dans le minuscule cimetière.

« Faites là partir, on ne veut pas d’elle ici » siffla la veuve, qui avait remplacé son masque d’affliction par le fiel. Le Maître de Cérémonies, sans dire mot, se dirigea vers la jeune femme, qui essayait de se dissimuler à demi derrière un caveau familial. Il n’avait pas l’intention d’obtempérer, mais il voulait savoir, dans cet imbroglio, qui voulait quoi.

Il salua poliment la jeune femme, et la deuxième chose qu’il remarqua, après s’être rendu compte qu’elle était encore plus belle de près que de loin, c’est qu’elle était réellement effondrée. Lorsqu’il s’enquit de l’objet de sa présence, la jeune femme lui raconta.

C’était la maîtresse du défunt. Plus encore, comme elle le disait, « son amoureuse ». Elle était tombée sous le magnétisme de son intelligence vive et piquante, lui de son innocence, et il avait décidé de quitter sa femme. Peu lui importait le scandale et le pouvoir, il estimait en avoir assez fait, et avait décidé de tout balayer d’un revers de main.

La crise cardiaque l’avait terrassé alors qu’il était rentré chez lui annoncer la nouvelle à sa femme et sa fille. Manifestement, ces dernières avaient un peu arrangé la sauce à leur façon.

Tout ce que voulait la jeune femme, c’était assister à la cérémonie, de loin, sans déranger qui que ce soit. Le Maître de Cérémonies convint qu’en effet, c’était un bon arrangement, et il retourna le présenter à la famille.

« Foutez cette connasse dehors ! » fut la réponse que l’épouse endeuillée lui cracha au visage.

« Madame », répondit calmement et courtoisement le Maître de Cérémonies, « le cimetière est un lieu public, et nul ne peut exiger d’elle qu’elle parte. Soyez assurée qu’elle n’a nulle intention d’approcher. »

La veuve le foudroya du regard, et se tourna vers le maire, avec son écharpe bleu-blanc-rouge « Robert, règle ça », ordonna-t-elle.

A la surprise et la consternation du Maître de Cérémonies, le maire, suivi du conseil municipal au grand complet, s’avancèrent comme un seul homme. Un mur hostile se forma devant la petite jeune femme, et le maire lui désigna la sortie d’un air impérieux, violant la loi et profanant la décence.

Brisée, vaincue, la femme s’en alla, voûtée, les épaules secouées de sanglots.

Lorsque le maître de Cérémonies m’a raconté son histoire, ma première réaction fut de lui demander pourquoi il n’avait rien fait. Il se contenta de hausser les épaules, le temps que la stupidité de ma question fasse son chemin. Évidemment, il avait raison.

Il y a probablement une morale à cette histoire, mais je vous laisse le soin de la chercher.

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