Accident de Rohan : le cauchemar des pompes funèbres

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Ce week-end, un terrible accident a fait la une de l’actualité : quatorze jeunes gens dans un petit utilitaire, quatre morts. Comment les pompes funèbres travaillent-elles dans cette situation ?
Cellules de crise

C’est un accident comme il en arrive malheureusement : quatorze jeunes gens, de retour de soirée, se sont entassés dans un petit utilitaire que l’un d’entre eux, mineur et, subséquemment, sans permis, avait « emprunté » à son père absent ce week-end là. Le véhicule était donné, sur le site du constructeur, pour accueillir six personnes. Pour des raisons encore inconnues, le chauffeur a perdu le contrôle, provoquant un accident qui a entraîné la mort de quatre de ses amis.

Nul besoin d’épiloguer ici : l’enquête déterminera les responsabilités, la justice les conséquences, mais dores et déjà, on peut deviner que les dix survivants s’en remettront difficilement.

Mais si l’on a beaucoup parlé du travail des pompiers, de la gendarmerie, du maire du village qui a eu la sinistre tâche d’annoncer aux parents des victimes la terrible nouvelle, voire même de la « cellule d’aide psychologique », un autre travail reste à faire, celui des pompes funèbres.

Situations délicates

Parce que les services funéraires, et, plus largement, les organisateurs d’hommages, devront satisfaire deux demandes particulières et, dans ce contexte précis, souvent incompatibles.

D’un côté, les habitants du village de Rohan ou demeuraient de nombreux accidentés, qui souhaiterons peut être (rien n’est prévu à l’heure ou nous écrivons) rendre un hommage collectif, apporter leur soutien, exprimer leur peine. Généralement, ce sont ces volontés qui président à la naissance de marches blanches.

De l’autre, les familles. C’est là que ça se complique : les situations de stress intense causées par un accident de la circulation, les circonstances particulières, les suites judiciaires certaines (ne serai-ce que pour des raisons d’assurances), tout cela fait que les probabilités pour que les familles restent unies dans l’épreuve est quasi inexistantes.

Toute la faute ne sera pas jetée uniquement sur le conducteur. Les parents pourront rejeter la faute aussi sur des camarades qui en auront entraîné d’autres dans ce véhicules, ad libidum.

Les pompes funèbres

Pour mieux éclairer la situation, nous avons interrogé deux professionnels du funéraire, que nous appellerons Pierre et Jean. Travaillant tous les deux pour de grosses enseignes, ils ont souhaité garder l’anonymat. Chacun d’eux a vécu ce genre de situations.

Pierre a géré un accident de la circulation où trois amis sont morts, il a reçu deux familles « La règle non écrite, c’est  »chacun pour soi ». En résumé, quand la famille vient vous voir après avoir obtenu l’autorisation de récupérer le corps de son défunt, les autres n’existent pas. On organise les obsèques comme si le défunt était le seul décédé dans cet accident. » Le risque : « C’est la colère ou la culpabilité. Mais pas la peine de vous ré-expliquer les étapes du deuil : en gros, ils sont dans un mélange de déni et détresse, il ne devrait pas être mort, c’est la faute des autres, et y faire ne serai-ce qu’allusion vous expose à une déprime grave ». Ca n’a pas été trop dur de gérer deux familles ? « Il y avait celle du conducteur et celle d’un passager. Rétrospectivement, j’ai eu de la chance qu’ils ne le découvrent pas que je m’occupais des deux, je pense. Quand ils me posaient la question, je répondais que c’était certainement un collègue d’une autre agence et que je n’étais pas au courant. »

Jean a vécu une situation différente mais tout aussi tendue, un couple décédé dans un accident. Lui, qui conduisait, avait bu. « J’ai reçu une famille, un collègue d’une autre pompe funèbre a reçu l’autre. Tout le monde était content, façon de parler, jusqu’au moment ou on s’est rendu compte que les défunts étaient dans le même funérarium. Elle a été la première à être inhumée, leur cohabitation a duré trente six heures. Trente-six très longues heures. Les familles se croisaient dans un silence glacial. Un membre de ma famille passait au bureau m’engueuler toutes les demi-heures. Plus tard, j’ai croisé le collègue de l’autre pompe qui a vécu exactement la même chose. Le seul incident à déplorer, dans les gestes, c’est le père de la jeune fille et l’oncle du défunt qui se sont mis quelques bourre-pifs. Mais l’hôtesse d’accueil, quand tout a été fini, a pris dix jours d’arrêt maladie. »

Tous deux sont unanimes : les collègues qui auront à prendre en mains les familles des disparus dans cet accident se préparent des moments difficiles.

Guillaume Bailly

(propos recueillis par téléphone)

1 commentaire

  1. En écoutant les informations dimanche, j’avoue avoir eu une pensée pour mes collègues de la profession. Moi-même d’astreinte ce dimanche, j’ai croisé les doigts pour que rien n’arrive sur mon secteur.
    Notre travail passe inaperçu face à une telle actualité mais depuis que j’ai intégré notre famille du funéraire je vois les accidents d’une toute autre manière.
    En espérant que nos collègues gèrent au mieux la situation et que les familles puissent vivre leur deuil le plus dignement possible.

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