Armistice funèbre à Quimper

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"Oh non... Un car de touristes Japonais, maintenant. C'est Quimper Harbour"

Nous avons été en guerre contre les Allemands trois fois dans l’histoire moderne, et aujourd’hui, nous commémorions le débarquement, et le fait que nous sommes devenus de véritables amis lors de ces 70 ans. Sans connotation germanophobe d’aucune sorte, ni même le moindre sous-entendu politique, ce petit texte pour nous rappeler que la paix universelle et durable, c’est parfois dur.

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Uniforme de soldat Français en 1870

Il est de bon ton de dire que la troisième guerre mondiale selon un axe Franco-Allemand n’aura pas lieu. En réalité, nous y avons échappé de peu, par deux fois.

La première fois, c’est historique, mais resté discret pour d’évidentes raisons, c’était à la fin des années 1980, lorsque le mur de Berlin est tombé. George Bush père et François Mitterrand s’étaient rencontrés en secret, pour envisager de faire la guerre à nos voisins teutons. En effet, les deux puissances voyaient d’un œil inquiet la réunification des deux Allemagnes voulue par le chancelier Kohl. Finalement, ils ont laissé faire.

La deuxième fois, c’était à la cathédrale de Quimper, pendant des obsèques.

Tout avait pourtant commencé de façon classique. Le maître de cérémonies avait reçu la famille, qui souhaitait des obsèques en la cathédrale de la préfecture du Finistère, il avait tout organisé, puis, face à un cruel manque de personnel, avait demandé à trois collègues brestois de venir en renfort. Nous nous étions, donc, le jour des obsèques, mis en route, avec pause déjeuner dans un petit resto sympa, le soleil brillait, et cette journée de printemps s’annonçait magnifique. Nous nous rendîmes, après les agapes, au point de rendez-vous, une maison funéraire en centre ville, dans une petite rue discrète, y retrouvâmes nos collègues, puis, après de cordiales salutations et présentations, procédâmes à la mise en bière, et nous acheminâmes vers le somptueux édifice.

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Quimper, cathedrale Saint Corentin

La cathédrale de Quimper est magnifique, elle se trouve au centre-ville, donnant sur une place pavée, très fréquentée. Si un jour vous avez l’occasion de faire du tourisme dans le secteur, elle vaut le coup.

Le maître de cérémonies autochtone, un gars sympa, nous demanda de rester à l’intérieur. En guise d’explication, il nous dit « Vous allez voir à quel genre de soucis on est confrontés. »

Nous vîmes le problème. Nous n’en crûmes pas nos yeux.

Le problème devait peser dans les cent kilos. Ses cheveux blonds délavés clairsemés encadraient un visage couperosé, ses poils de poitrine sortaient d’une chemise bariolée ouverte tendue sur un estomac impressionnant, et ses jambes, deux bâtons blancs maigres et flasques, s’exhibaient à l’aise dans un bermuda fluo. L’épouse de l’homme était à l’avenant, son short exhibant sa cellulite tremblotante. Le problème s’était reproduit, deux petits aryens de différents sexe, qui s’adonnaient aux jeux de leur âge, une dizaine d’année, à savoir un cache-cache bruyant derrière les piliers de la cathédrale.

Le teuton s’avançait, nonchalant, dans l’allée centrale, et, entre deux photos, interpellait bruyamment son épouse pour lui désigner telle ou telle sculpture. Le fait que, à quelques dizaines de mètres devant lui, se trouvaient des bancs occupés par la famille en deuil de la personne désormais gisante dans le cercueil bien visible, au pied de l’autel, ne semblait pas le déranger outre mesure.

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« Compris, les gars, si vous voyez un teuton avec un appareil photo, vous lui tirez dessus »

J’allai m’avancer dans la nef, pour proposer à l’importun le choix entre dégager de son plein gré ou sous l’effet de l’impact de mes chaussures de sécurité sur son volumineux séant, lorsque le maître de cérémonies m’intercepta. D’un geste, il me désigna la situation : la cathédrale grouillait de ces touristes comme les croûtes sur les pensionnaires d’une léproserie. D’un geste, il nous fit signe de nous approcher, et désigna aux porteurs leur mission : bloquer les entrées afin d’empêcher les renforts d’arriver, tandis que nous, maître de cérémonies, censément plus diplomates (j’ai dit : censément), expulserions les présents avec fermeté mais courtoisie. « Rappelle-toi », dit mon collègue, « Courtoisie, et interdiction de frapper »

« Évidemment », rétorquais-je, « pour qui tu me prends ? »

« Pour un être humain. Donc, avec des limites ». Répondit-il.

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« Oh non… Un car de touristes Japonais, maintenant. C’est Quimper Harbour »

Nous commençâmes la purge par le fond de l’église. Les chapelles absidiales, le déambulatoire, j’en interceptai même dans l’abside. J’expulsai d’un geste véhément un photographe amateur qui se dirigeait vers l’autel, puis, après avoir nettoyé le transept, nous remontâmes par les bas-côté, en surveillant l’ensemble de la nef, vers le narthex. Depuis plusieurs minutes déjà, je ressentais le besoin impérieux de psalmodier « Courtois- pas taper – courtois – pas taper ».

Lorsque je me surpris à prier Dieu pour qu’il me donne l’occasion d’en tuer un en état de légitime défense, je me dis que j’avais besoin d’une clope et d’air frais.

Il y avait deux types de réactions, parmi les opportun expulsés : ceux qui prenaient un air surpris et contrit. « Un mort, vraiment ? Je suis désolé. A quelle heure je peu revenir ? » C’eut été crédible, s’ils n’avaient pas eu quasiment sous le nez la famille en deuil, qui s’efforçait de les ignorer dignement, le cercueil entouré de fleurs, et le prêtre en train d’officier. C’était un accord, m’expliquerait plus tard mon collègue : les prêtres laissaient aux pompes funèbres le soin de faire la police, pour ne pas troubler le recueillement de la famille, et risquer l’incident en pleine cérémonie. Parce que si la première catégorie nous prenait ouvertement pour des cons, la seconde était pire.

Dans un accent généralement germanique très prononcé, ils s’offusquaient du traitement ainsi infligé aux touristes, dans un édifice public, puisque « Che gonnaiz la loi de 1905, monzieur ! » puis certains continuaient sur le thème « Che ne vois pas en goi ze déranche » avant de finir sur la décadence de la France.

La cathédrale avait été nettoyée. Nous avions expulsés une trentaine de touristes, et mes collègues à la porte en avaient éconduit une soixantaine de plus. Si un certain nombre s’était montré compréhensifs, d’autant plus que nous expliquions qu’il y en avait pour tout au plus une heure, d’autres s’étaient offusqués que nous osions organiser des obsèques dans un monument touristique. Excusez-nous d’être chez nous, hein.

Quand tout fut finis, je sorti déguster la sucette à cancer que j’avais amplement méritée. Le teuton, celui du début, était la. Il engueulait avec véhémence mon collègue porteur, et je voyais une petite veine commencer à battre sur le front de ce dernier. Je m’interposai. Le teuton parlai du déclin de la France, d’un peuple mal organisé, de la loi de 1905 en vertu de laquelle il allait se plaindre à la mairie, au ministère des affaires étrangères, au président de la république, tandis qu’aligné en rang impeccable un pas derrière lui, sa femelle et ses rejetons opinaient à chaque mot.

« Courtois -pas taper, courtois, pas taper » psalmodiais-je toujours, tandis que déjà je sentais mes poings me démanger. Ce boche irrespectueux avait décidé de nous pourrir la journée jusqu’au bout.

Soudain, je fus écarté d ‘une bourrade. Mon collègue porteur, un gars habituellement sain, équilibré et sympathique, avait empoigné l’Allemand par le col de sa chemise. Écarlate, il lui hurlait au visage. En Allemand. Je jugeai nécessaire d’intervenir, avant qu’il lui en colle une pour le compte. A distance respectable, je lui demandai de se calmer.

Il finit par lâcher le boche.

L’allemand était pétrifié. Rouge de honte, puisqu’il avait été, soudain, l’attraction des nombreux passants qui circulaient devant la place, il baissa la tête, et, sans plus dire un mot, tourna les talons, suivi par femelle et marcassins.

Quand ils furent assez éloignés, et que, puisque je le surveillait discrètement, je jugeai que mon collègue s’était suffisamment calmé, je finis par dire « je ne comprend pas l’Allemand ».

« Je lui ai juste dit que mon arrière grand-père avait tué des Allemand en 1870, mon grand-père avait tué des Allemands en 1914, mon père avait tué des Allemands en 1945, et que je trouvais important de perpétuer les traditions familiales, jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’ils avaient perdu la guerre, cochons de nazis. »

Je ne savais pas quoi faire, réfléchis une seconde, avant de prendre une décision. « Ferme, courtois. Efficace. En plus, t’as pas tapé. Parfait. » répondis-je.

 

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