Belligérants funèbres, croque-morts casque bleus ?

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Or donc, la famille était « compliquée ». C’était inscrit tel quel sur la fiche du maître de cérémonies qui en avait hérité, et en vérité, cela s’avérait bien en dessous de la vérité.

casque-bleu-300x187 Belligérants funèbres, croque-morts casque bleus ?Concrètement, la famille se divisait en deux camps, celui du fils et celui de la fille du défunt, qui ne s’approchaient jamais à moins de dix mètres. Dix mètres d’espace vide que le maître de cérémonies et l’équipe de porteurs auraient aimés voir remplis de deux ou trois compagnies CRS, au minimum.

La haine sourdait de chacun des groupes, qui se lançaient des regards d’une hostilité remarquable, pas d’un banal courroux dont on foudroie le sous-homme qui a osé se garer sur la place de stationnement que vous aviez repéré, non, la hargne pure, la détestation irréconciliable, celle que pourrait éprouver, disons, un végétarien militant pour la corrida.

Les leaders de ces groupuscules de guérilleros potentiels étaient donc frère et sœur. Leur ressemblance était d’autant plus frappante qu’ils se lançaient le même regard chargé de promesses de meurtre.

De temps à autres, en marge des groupe, l’un s’aventurait près de la sphère intime des autres, et aussitôt, les interjections volaient, « mais qu’est-ce qu’il (ou elle) fait ici, lui (ou elle), à nous empuantir l’air ? » Oui, tout était dans le raffinement et la componction.

La mise en bière donna lieu à un jeu de stratégie grandeur nature pour le maître de cérémonies, puisque, comme de par hasard, chacun voulait y assister, chose fort rare, mais aucun membre d’une tribu n’acceptait de se trouver dans la pièce en même temps qu’un de ses adversaires. Des compromis durent être trouvés, de même qu’à la fermeture du cercueil. Seuls y assistèrent, pour finir, un représentant des deux enfants, chacun se tenant dans un coin de la pièce et ne faisant qu’en souligner l’exiguïté, évitant soigneusement de regarder l’autre, et, ce faisant, scrutant attentivement les moindres faits et gestes de croque-morts, qui, quoique rompus aux situations tendues, n’en menaient pas large. Le maître de cérémonies se tenait entre les deux, occultant du mieux qu’il pouvait une furtive vision fraternelle qui eût pu être jugée offensante et déchaîner une bataille sanglante. L’un sortit d’abord, suivi de l’autre, qui attendît suffisamment pour s’assurer que le premier eut le temps de couvrir une distance suffisante.

Chacun s’acheminât ensuite de son côté vers l’église.

Le frère, accompagné de tout son clan, entra le premier dans l’édifice. D’emblée, ils tentèrent d’occuper les sièges du premier rang de part et d’autre du cercueil, mais le maître de cérémonies leur coupa l’herbe sous le pied : il les fit d’autorité tous asseoir à gauche. Puis vint la sœur, avec sa tribu : voyant les rangs de gauche occupée par le fraternel objet de son courroux, ils allèrent s’asseoir d’office à droite.

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La cérémonie fut relativement brève : chacun des enfants avait souhaité, au départ, rendre hommage à son père, de la part de son meilleur enfant, mais le curé, un vieux sage, voyant la famille demander deux rendez-vous, chacun contradictoire avec ce qui avait été convenu au précédent, avait tranché : il déciderait de la cérémonie, et seuls les amis n’ayant pas part au conflit seraient autorisés à prendre la parole. Ce fur donc l’ami d’enfance du défunt qui vint faire son éloge, un vieillard digne, qui sut faire tour à tour rire et pleurer l’assemblée avec des anecdotes amusantes. Il parlait aisément, et, pourtant, à la fin, il sembla vouloir dire quelque chose, puis se raviser, bafouilla un peu, avant de se reprendre et de conclure par un adieu plein d’émotion.

Plus tard, il confierait au maître de cérémonies avoir voulu ajouter un mot sur les enfants du défunt, qui les aimait autant l’un que l’autre, et qu’il aurait voulu voir réconciliés, mais que, devant l’expression de leur visage, il avait jugé sage de s’abstenir. Rétrospectivement, il s’était dit qu’il avait bien fait.

Puis, chacun se leva pour aller faire le geste de l’adieu. Le protocole était simple, ceux qui étaient assis à droite se levaient, allaient prendre le goupillon dans le bénitier qui se trouvait à droite du cercueil, puis contournaient leur rang, pour se diriger vers la sortie, et ceux qui étaient à gauche, faisaient le même chose, avec un bénitier placé à gauche du cercueil.

ecureuil+de+guerre-243x300 Belligérants funèbres, croque-morts casque bleus ?C’était une crémation. La famille, dans ce cas, bénissait aussi à l’église.

Comme d’habitude, lorsqu’il y avait du monde, et il y avait du monde, un léger désordre régnait autour du cercueil, les derniers à se lever se mélangeaient à la famille debout et à ceux qui s’étaient attardés pour présenter leurs condoléances. Un léger brouhaha se faisait entendre, qui s’interrompit brusquement.

Le maître de cérémonies réalisa alors que le drame tant redouté allait survenir.

Chacun de son côté du cercueil face à face, le frère et la sœur. L’on aurait dit un de ces miroirs amusants qui déforment, et qui aurait eu le pouvoir de renvoyer à qui s’y mirait un portrait du sexe opposé. Même couleur de cheveux, d’yeux, mêmes conformations du visage, même air de haine brute, même yeux assassins dans un regard blême.

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Honnêtement, nul ne pourrait jurer aujourd’hui qui insulta l’autre le premier. Qui cracha sur l’autre en premier. Quelle gifle fut la première, et laquelle fut une réponse. Mais la, désormais, les traits déformés par l’abjection, ils se tenaient, chacun fermement cramponné au col de l’autre, tentant une forme de strangulation menaçante, et le monde n’existait plus pour eux, pas plus que le cercueil au dessus duquel ils s’empoignaient, et qui contenait le cadavre de leur père.

L’assemblée était tétanisée, le vieux prêtre jetait des regards hagards, répétant à l’envi « pas dans la maison du seigneur, pas dans la maison du seigneur » en vain. Ils n’entendaient rien, ne voyaient rien, agrippant tout ce qui se présentait de l’autre et s’envoyant des coups en pleine église.

Le maître de cérémonies intervint fermement, mais rien n’y fit. Impérieusement, il enjoignit aux membres de la famille de les séparer. Ceux-ci se saisirent des belligérants, et, à force d’efforts et de clefs savantes, parvinrent à les séparer.

L’on aurait pu penser que, revenus à la raison, les deux combattants se retrouveraient piteux, confus et honteux. Mais rien de cela. Ils durent être sortis de l’église, chacun par une porte séparée, sans avoir, au final, dit au revoir à leur père.

Le maître de cérémonies s’inquiétait à présent pour le vieux prêtre. Assis sur une chaise, celui-ci affichait une pâleur de mort, et répétait sans cesse « Aux obsèques de leur propre père, dans la maison de Dieu »… En état de choc, il dut être hospitalisé pour un léger malaise, puis se retira dans une maison de retraite : célébrer la messe, après ce qu’il avait vu, lui semblait désormais vain.

Il est à noter que le personnel du crématorium ne s’embarrassa pas de fioritures : ayant été prévenus, ils étaient six pour accueillir la famille, et les séparer pendant le départ en salle de vision, après avoir prévenu d’emblée que, si quelqu’un s’avisait ne serait-ce que de lever un sourcil, ils appelaient la police. La menace des foudres divines n’y faisant rien, celle du Taser fonctionna, elle, merveilleusement.

Drôle d’époque.

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