Comparateur de prix à titre posthume

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On me demande parfois si, depuis que j’exerce le métier de journaliste, les pompes funèbres de terrain me manquent…

guide-des-prix1-300x225 Comparateur de prix à titre posthumePour être honnête, parfois, oui. Sans doute est-ce une tendance masochiste inconsciente chez moi, mais les réveils soudains aux heures les plus incongrues de la nuit pour aller chercher un défunt dans une situation plus incongrue encore évoquent chez moi une certaine nostalgie.

Et parfois non, lorsque je songe à certaines familles, très minoritaires et très exceptionnelles. Si la plupart des dossiers m’ont laissé un souvenir positif, d’autres m’ont fait regretter de ne pas m’être cassé une jambe ce jour là.

Si l’histoire qui suit n’est pas à proprement parler un dossier, elle fait partie de celles qui auraient pu me faire regretter mon choix de carrière au moins dix minutes.

Or donc, je cogitai à mon bureau vaste et encombré du foutoir sans nom qui hérisse les gens mais sans lequel je ne me sent pas vraiment en train de travailler, même lorsque je m’accorde une pause, vapotant tranquillement, lorsque l’invention de Graham Bell, munie des derniers artefacts électroniques à la mode, emplit l’air de sa sonnerie caractéristique, qui fait « bip bip bip bip » parce que je n’ai toujours pas trouvé le moyen de lui faire jouer « le curé de Camaret » dont les mésaventures testiculaires m’amusent au plus haut point, à la grande surprise de mes clients auprès de qui je me suis bâti à grand renfort de mine renfrognée une solide réputation de professionnel austère. Mais fi de digressions, même si ce n’en étaient pas, juste une phrase d’introduction contextuelle un peu longue, je vous le concède.

D’accord, mais ou en étais-je ?

Ah, oui.

Donc, le téléphone sonne. La, je décroche. C’est ce que j’ai tendance à faire, dans ces cas-la. On me paie en partie pour ça.

Moi : « Centre Funéraire La Ou Qu’Ils Sont Les Morts bonjour ! » je sais : le bonjour. Grand débat. Une autre fois, si vous voulez bien, parce que j’ai pas que ça à faire. Je précise juste que j’évite trop de jovialité.

La Dame : « Bonjour, voilà, je vous appelle parce que mon mari est décédé… »

Moi : « Je vous présente mes condoléances, madame ».

La Dame : « Merci, c’est gentil. Donc, je voudrais des renseignements. »

Moi : « Des renseignements pour organiser ses obsèques, oui, bien sûr, pour commencer, … »

La Dame : « Non, non, il est déjà enterré. »

Moi : « Ah ? Bon. Que puis-je pour vous, dans ce cas ? »

La Dame : « Et bien, je suis passé par un de vos concurrents, et je trouve que c’était un peu cher, et je voulais votre avis. »

Moi : « … »

Mettez-vous un peu à ma place : dans un cas, le concurrent sera moins cher que moi (c’est difficile, mais pas impossible) et je devrai le reconnaître. C’est pas grave, mais c’est un peu humiliant. Dans l’autre cas, le concurrent sera plus cher, et je devrai dézinguer un confrère indépendant, chose que je m’interdis par-dessus tout. Ca ne se fait pas, entre confrères, sauf si, bien entendu, le confrère en question est notoirement un pourri.

Ce qui n’était pas vraiment le cas.

Le confrère dont il était question était professionnel, consciencieux, réellement respectueux des défunts et du deuil des familles, il travaillait très bien, simplement, il avait la réputation de bien aimer l’argent et de pratiquer des tarifs quelque peu élevés. C’était son problème : les gens avaient le choix d’aller chez lui ou non. Simplement, vingt ans après la loi sur le libre choix des Pompes Funèbres, la plupart ne l’ont pas encore compris.

Bref, j’étais fort marri, et je trouvais, de surcroît, la dame un peu gonflée, quand même.

Nous comparâmes donc, elle avec entrain et moi à contrecœur, les tarifs respectifs, et il s’avéra que mon confrère était, pardon pour ce langage, vachement plus cher en tout. Je paraphrase ainsi un de ses employés, qui m’avait dit que, dans la société de mon collègue, on était « vachement bien payé ».

Moi, je commençai à la haïr. Quand j’achète un réfrigérateur chez Darty, je n’appelle pas Conforama après pour savoir si je l’aurai payé moins cher.

C’est la qu’arriva le clou du spectacle.

Pour la compréhension, essayez un peu de vous mettre à ma place. Je résume : une dame m’appelle pour me dire qu’elle a choisi un confrère et elle se demande si elle n’aurait pas mieux fait de venir me voir. Il s’avère que je n’ai même pas eu ma chance de lui faire un devis avant, et que le confrère est vachement plus cher. Vous y êtes ?

Parce que la, avec un ton accusateur : « Et comment vous expliquez cette différence de prix ? »

Moi : « Je ne sais pas, madame. »

Elle : « parce que par exemple, les soins de conservation, deux cent euros d’écart, c’est énorme ! »

Bon-colére-233x300 Comparateur de prix à titre posthumeMoi : « Oui, mais je ne sais pas, c’était peut être un jour férié, ou de nuit, vous ne m’avez pas… »

Elle : « Non, c’était en journée, en semaine, et puis même, deux cent euros d’écart si c’était de nuit ou le week-end ! Mais c’est du vol ! »

Moi : « Mais je n’ai pas dit que c’était ce que nous… »

Elle : « Et ça, la, le corbillard, vous êtes cent euros moins cher, comment vous l’expliquez ? »

Moi : « Je ne sais pas… »

Elle : « En somme vous ne savez rien ! C’est bien pratique ! Décidément, c’est vrai que les pompes funèbres, c’est une mafia ! Je ne vous salue pas, monsieur ! » me vitupère-t-elle aux oreilles.

Et elle raccroche.

Voilà quatre ans que je cherche une morale à cette histoire. Précision : une morale POLIE à cette histoire.

 

 

1 commentaire

  1. Facile à dire de comparer!
    Malgré la dernière circulaire du Ministre de l’ intérieur, le devis type est et reste un vœux pieux,car à notre grand dame , il est difficile de le trouver en Mairie et comme son imprécision a force de Loi ,il ne sert à rien.J’ ai conseillé à quelques adhérents d’ aller chez les différends opérateurs funéraires de Nantes demandés des devis gratuits pour les mêmes prestations, en l’ occurrence la crémation la plus simple possible. Mais impossible de comparer car la terminologie et les services qu’ elle recouvre ne sont pas les mêmes, sans parler du forcing pour des soins de conservation; la famille n’ étant pas responsble des temps d’ attente .Quant au prix…ils sont malheureusement toujours en hausse. Il faut savoir qu’ en France mourir est un luxe!

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