Crématorium : la salle des urnes oubliées

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Les cimetières ont leur carré des indigents, mais il existe d’autres endroits ou patientent les morts oubliés, sans qu’on puisse faire quoique ce soit pour eux.

C’était lors d’une visite de crématorium. Je m’y rendais pour la première fois, et la directrice s’était proposée pour me faire faire le tour des lieux. La visite m’impressionna : récemment muté, je découvrais le bâtiment, géré par le groupe pour lequel je travaillais, la municipalité et l’association locale de crématistes, et cette cogestion était une franche réussite. Accueillant, selon les standards du funéraire, immense, bien organisé, impeccablement entretenu, la crémation y coûtait deux fois moins cher que celle du minuscule et vieillot crématorium de la ville d’où j’arrivais.

J’étais impressionné et plein de questions, aussi ne relevais-je pas lorsque nous passâmes devant une porte, que la directrice désigna comme étant « la salle des oubliés ». Nous fîmes quelques mètres avant que je ne réalise. « C’est quoi la salle des oubliés ? »

La directrice réfléchit un instant, avant de me dire « Le plus simple, c’est que je te montre. » Elle sortit une clef de sa poche, et ouvrit la porte. La pièce était étroite, mais profonde. Les murs supportaient des étagères, et, sur chacune d’entre elles, des urnes. Des dizaines, des centaines, d’urnes, de la porte jusqu’au fond, du sol jusqu’au plafond.

« La salle des oubliés » m’expliqua la directrice « Au début, cette pièce devait servir de stock pour les consommables, et la petite pièce là bas devait servir de dépôt provisoire pour les urnes. Au fur et à mesure du temps, on s’est rendu compte qu’on avait finalement besoin de peu de stock, et qu’on avait de plus en plus d’urnes. Alors, on a inversé. »

Mais qui étaient ces défunts, dans les urnes ?

« Des oubliés. Leurs familles les ont laissé en dépôt, en attendant de venir chercher l’urne, mais ils ne sont jamais revenus. Tiens, tu vois, celle-là, là bas ? »

Oui, la grise ?

« Euh… oui. Bon, elle était blanche, à l’origine. Le monsieur dedans a été crématisé le lendemain de l’ouverture du crématorium. C’est notre plus ancien résident. Il est là depuis dix huit ans… »

Je demandai ce qu’il y avait à faire. Les disperser, par exemple, ou joindre leurs familles.

« La plupart ont changé d’adresse, ou ignorent nos courriers. Les disperser ? Non, on n’a pas le droit, sauf demande de la famille. Qui s’en fout… Tu vois, aujourd’hui, on fait signer un contrat de dépôt d’urne, pour les familles qui souhaitent laisser leur défunt ici, le temps de se retourner. Il est précisé que, si au bout d’un certain temps, en général un an, ils ne sont pas venus chercher l’urne, on procède à une dispersion au jardin du souvenir. Là, on peut, on a un papier signé de la famille. Pour eux, rien. Si on s’avise de disperser des cendres sans autorisation, et que quelqu’un vient réclamer l’urne, le crématorium ferme, et moi, je vais direct en prison. »

Je jetais un regard stupéfait sur les urnes. La directrice n’avait pas pensé signaler cela, au maire, au député ou au sénateur du coin ?

« Tu oublies un détail : même si un législateur s’en mêle, la loi n’est pas rétroactive en France… »

Et donc, ils sont là pour toujours ?

« Oui. Je ne sais pas quand c’est, toujours, mais jusque là, oui. »

Je jetais un regard aux urnes, sur leurs étagères poussiéreuse, dans le petite pièce sans fenêtres, éclairés d’une lumière jaunâtre provenant d’un tube à néon clignotant, et me dit que ce serait une bonne antichambre de l’enfer.

Mais la directrice du crématorium n’en avait pas fini avec moi. Elle voyait que le sujet m’avais interpellé, et tenait à donner le coup de grâce. « Nous ne sommes pas le seul crématorium dans ce cas. Ceux qui se créent aujourd’hui ont prévu le coup, et font signer un contrat de dépôt. Mais des salles comme celle-ci, il y en a des dizaines en France. ».

Je pris congé, démoralisé. C’était pourtant un joli crématorium.

1 commentaire

  1. Bonjour,

    Les trois dernières lignes corrigent le  » Non, on n’a pas le droit »

    Article L2223-18-1

    Créé par LOI n°2008-1350 du 19 décembre 2008 – art. 16

    Après la crémation, les cendres sont pulvérisées et recueillies dans une urne cinéraire munie extérieurement d’une plaque portant l’identité du défunt et le nom du crématorium.

    Dans l’attente d’une décision relative à la destination des cendres, l’urne cinéraire est conservée au crématorium pendant une période qui ne peut excéder un an.A la demande de la personne ayant qualité pour pourvoir aux funérailles, l’urne peut être conservée, dans les mêmes conditions, dans un lieu de culte, avec l’accord de l’association chargée de l’exercice du culte.

    Au terme de ce délai et en l’absence de décision de la personne ayant qualité pour pourvoir aux funérailles, les cendres sont dispersées dans l’espace aménagé à cet effet du cimetière de la commune du lieu du décès ou dans l’espace le plus proche aménagé à cet effet visé à l’article L. 2223-18-2.

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