De la première maison à la dernière demeure

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La mort est une catin sournoise qui fait d’une tâche rebutante une affaire personnelle avec un plaisir inégalé, disait un célèbre écrivain, enfin, pas encore célèbre, mais j’y travaille. La preuve avec cette tranche de vie, ou cette vie tranchée, c’est selon.

Très jeune, l’homme avait été trimbalé à droite, à gauche, au grès des affectations de son père, militaire de carrière. A peine le temps de se faire des amis à l’école qu’il fallait déménager. Mais ce n’était pas le plus insupportable : alors que ses grands-parents, chez qui il allait régulièrement en vacances, vivaient dans une maison confortable en Bretagne, avec une vue magnifique, lui devait supporter le béton urbain et les appartements sinistres que ses parents louaient pour des baux limités.

Il s’était juré deux choses : avoir un travail sédentaire et habiter dans une belle maison.

Très vite, il trouva presque l’un et l’autre. Bien entendu, il choisit un métier dans le bâtiment, et devint menuisier, puis passa un diplôme d’électricien, et profita de ses années d’apprentissage pour apprendre la maçonnerie, la peinture, le gros œuvre…

Et un beau jour, au détour d’un virage, il trouva la maison de ses rêves. Pour vous et moi, ç’aurait été une ruine, mais d’un seul coup d’œil d’expert, il en avait mesuré tout le potentiel. C’était son Graal.

Il l’acheta. Même si elle valait une bouché de pain, les terrains alentours, qui allaient avec, coûtaient une fortune, et il s’endetta. Il commença alors à travailler. Il travailla avec acharnement, demandant toujours plus d’heures supplémentaires. Il travailla au noir tous les week-end. Il travailla pour gagner le plus d’argent possible, et tout passait dans sa maison, ou seuls les meilleurs matériaux étaient admis.

Le soir, après ses journées harassantes, il travaillait sur sa maison. Creuser des fondations pour l’extension, couler du béton, monter une à une les pierres tombées, refaire la toiture, poser un bardage extérieur, créer des cloisons, poser tuyauterie et électricité. Il arrivait sur son chantier personnel le soir vers huit heures et en repartait rarement après minuit.

Sur toutes ses journées libres, durant toutes ses vacances, il travaillait. A deux reprises, il se blessa. Les quelques jours d’immobilités qui suivirent ne furent guère propices au repos : il se tournait, se retournait, se lamentait sur le retard pris, dessinait des plans…

Il travailla pendant vingt ans, sans jamais s’arrêter, se décourager, se lasser.

Puis, un jour, il eut fini.

C’était une splendide maison. Chaleureuse et cossue, elle s’ouvrait sur une immense extension, entièrement vitrée, parfaite l’été. L’hiver, on se repliait sur l’intérieur, qui gardait le charme des manoirs sans rien sacrifier au confort moderne. Les dépendances n’avaient pas été oubliées, une petite grange qui servirait de garage, dans laquelle il avait construit une fosse pour les vidanges, une autre plus grande qui lui servirait de dépôt, ou il avait installé un bureau. Il se lancerait désormais à son compte. Six chambres, quatre salles de bains, deux dressings, étaient prêts à accueillir famille et amis, et surtout sa femme, lorsqu’il l’aurait rencontrée, et les enfants qu’ils concevraient ensemble.

C’était sa maison. Il l’avait entièrement finie, payée, meublée avec des pièces d’ébénisterie entièrement construites de ses mains, décorée avec goût et soin.

Il allait enfin pouvoir jouir de la vie, et bâtir une famille à laquelle il pourrait offrir un foyer chaleureux et fixe. Il posa le dernier cadre, une photo de ses parents devant la maison de ses grands parents, poussa un soupir d’aise, se servit un whisky, et s’assit dans le fauteuil club que son père lui avait offert pour son quarantième anniversaire.

C’est là que nous vînmes le chercher.

Assis dans son fauteuil, son verre de whisky vide sur les genoux, un infarctus massif ne lui avait laissé aucune chance. Comme nous confia plus tard sa mère, il avait profité de la maison qu’il avait mis vingt ans à bâtir pendant environ une demi heure. Mais, dit elle en guise d’épitaphe, « Ca a sûrement été la demi heure la plus heureuse de sa vie ».

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