Ecrire son testament

Testament, version courte

 

« Après avoir bien vécu, Jacques NOZICK est mort. Il est normal que la chance dont il a exagérément bénéficié toute sa vie vienne enfin lui faire défaut. Sans vouloir flétrir sa mémoire, rappelons qu’il fut athée, libre-penseur, volage, franc-maçon, capitalisme, et jouisseur. Avoir été un excellent contribuable reste son principal titre de gloire. Pour cela, il mérite notre reconnaissance et nos regrets les plus sincères. »

 

Testament, version longue

 

Merci mes amis de la patience dont vous avez fait preuve  et par avance de votre indulgence. Je ne voulais pas disparaître de la surface de notre jolie terre avant d’avoir mis moi-même un point final au dernier chapitre de mon existence. Pour éviter d’être pris au dépourvu, j’ai préféré écrire par avance cet ultime page, au  cas où je n’aurais pas le temps de flâner vers la fin. De cette manière, je suis sûr d’être prêt, bien avant l’heure pour le grand voyage, sachant d’avance que mourir, est aussi facile que de sauter en parachute : il suffit de ne pas avoir le choix.

 

La plupart des gens pensent qu’ils ont le temps, ou ils imaginent que s’ils occultent cet événement, il deviendra plus improbable. J’ai, pour ma part, toujours essayé de m’y préparer en considérant que c’est une étape inéluctable de la vie permettant aux vieillards fatigués de tirer leur révérence et à d’autres de quitter ce que certains appellent notre « vallée de larmes ».

 

Vous avez sans doute remarqué que, dans les nécrologies, on décrit toujours les morts comme des gens respectables et exemplaires. Sans doute est-ce pour ne pas ajouter à la peine de ceux qui leur survivent. Le sachant, j’ai pris la précaution d’établir moi-même ma propre nécrologie.

 

Je suis né en 1947, le 24 août, jour anniversaire du massacre de la saint Barthélemy (ça commençait mal…). Le midi, ma mère avait mangé un poulet entier juste avant que je me décide à naître. Huit jours plus tard, j’effectuais ma première promenade en barque sur le Loing, à la grande réprobation des pêcheurs dérangés par mes vagissements intempestifs (depuis je n’ai jamais pu aimer les pécheurs ni les chasseurs)

 

Mes premiers souvenirs d’être humain remontent à une époque où il y avait autour de moi des « grands » qui jouaient au sable. Etant trop petit, j’étais exclus de leurs jeux. Mon jeune âge, et donc mon innocence, me donna le curieux privilège d’avoir le droit de mettre les mains dans le décolleté assez bien pourvu de la dame qui nous gardait pendant les vacances. Je conserve de ces attouchements prolongés un souvenir charmant, et avoue que c’est la seule fois où je me suis laissé aller à un contact charnel avec une femme de gendarme.

 

Comme tout le monde, j’ai aussi vécu des drames. Le premier est d’avoir oublié un petit voilier en bois dans une chambre d’hôtel entre deux lits. Bien sûr je ne l’ai dit à personne et j’ai assumé seul mon chagrin. Étant pourvu d’une heureuse nature, j’ai oublié les autres déboires qui ont pu m’arriver par la suite, partant du principe optimiste qu’un problème qui a trouvé une solution, même douloureuse, n’est plus un problème : c’est juste un mauvais souvenir dont il ne faut pas s’encombrer la mémoire.

 

Ma scolarité fut assez moyenne, jusque dans les classes terminales. J’y rencontrais un jeune prof. de Français nommé Robert Jovy qui devint par la suite un ami fidèle et s’occupa de Damien et d’Anne. Pour lui être agréable, je m’appliquais à composer de belles rédactions qui me valurent d’excellentes notes, et l’occasion de me distinguer des autres élèves. Découvrir que j’avais quelques facilités pour organiser des idées et rédiger me donna une certaine confiance en moi.

 

Avec des hauts et des bas, la chance ne me quitta jamais. Même dans l’adversité, j’ai toujours trouvé les ressources et l’optimisme pour réagir. À chaque fois, j’ai pu monter dans le bon train qui passait. Je me suis en particulier trouvé, dans les années 80, au début du marché très porteur de l’informatique lorsqu’il devint nécessaire de concevoir des moyens pour câbler toutes ces machines nouvelles qu’étaient les micro-ordinateurs. Comme j’étais un astucieux bricoleur, et doté d’un certain culot, j’ai mis au point quelques petits produits qui me rapportèrent pas mal d’argent.

 

Beaucoup de gens m’ont aidé. Parmi ceux-ci, je dois rendre un chaleureux hommage à mon ami Alain Dinton, le fidèle parmi les fidèles, talentueux collègue, sans qui ma carrière n’aurait jamais été aussi fructueuse. En deux mots, ma vie professionnelle, malgré quelques expériences désagréables, fut celle d’un entrepreneur comblé.

 

J’ai commis peu de vilainies, non par vertu, mais surtout parce que l’occasion ne m’en a jamais été donnée. Je ne déplore m’être mal conduit qu’une seule fois, mais comme dit Napoléon : « il est des situations dont on ne peut sortir que par une faute ». D’une manière générale, j’ai toujours essayé de mériter l’estime de mes enfants et de mes proches.

 

Ma vie sentimentale fut peu mouvementée. Depuis ma première aventure avec la femme du gendarme (à la réflexion, il n’était peut-être pas gendarme, mais postier…) j’ai toujours éprouvé pour les femmes une grande tendresse doublée d’un respect souvent exagéré.

 

Ma vie a été calme et stable grâce à une femme et des enfants qui m’ont comblé et auxquels j’ai essayé d’apporter mon affection et un bonheur tranquille. Je dois rendre hommage à Colette qui a su être simultanément une mère attentive autant qu’une épouse accomplie. En retour, je crois avoir été un bon mari. J’ai très peu trompé ma femme, si peu que je garde plus de regrets que de remords. Je demandais parfois « Seigneur, soumets-moi à la tentation, afin que j’y succombe avec délice ! ». Hélas mes prières ne furent pas souvent exaucées, car il y a toujours eu, entre Dieu et moi quelques frictions.

 

Puisque nous en venons à parler de Dieu, sachez que cette question m’a toujours intéressée, sous son angle philosophique et parfois sous l’angle comique. Disons, pour faire court (Je commence à avoir pitié de ceux qui se sont laissé embarquer dans la version longue) disons donc que Dieu constitue à mes yeux, la plus astucieuse et malhonnête invention des humains dont la crédulité, en cette matière est attendrissante. On peut vraiment leur faire avaler n’importe quoi, et ils en redemandent ! Si une certaine ignorance était excusable jusqu’à l’invention de la science, de la médecine, de la philosophie, celle-ci devient aujourd’hui grotesque, désespérante et souvent criminelle lorsqu’il s’agit de fanatismes. Nous connaissons, en effet la place qu’occupe notre petite planète dans notre modeste système solaire, lui-même perdu parmi les étoiles des milliards de galaxies. Notre insignifiance cosmique devrait nous rendre définitivement plus modestes dans nos rapports avec Dieu.

 

Nous atteignons le ridicule le plus absolu lorsque se perd l’esprit critique et que la sacralisation de textes, prophéties, ou doctrines aveugle la raison.

 

Il y a tant de choses que nous ignorons, que nous devons rester modestes dans notre quête du savoir. Nous ne savons même pas pourquoi notre espèce est devenue capable de se poser des questions aussi insolubles que : « Pourquoi existons-nous ? Qu’est-ce qui régit le hasard ou les lois de la physique, etc. ».

 

Parmi les questions sans réponse qui font les délices des philosophes, l’une nous intéresse particulièrement, moi, parce que je suis mort, et vous, parce que vous mourrez aussi un de ces jours. Cette question est : qu’y a-t-il après la mort ? La position dans laquelle je me trouve présentement m’autorise à émettre une opinion. Je crois sincèrement qu’après, il n’y a pas du tout ce que la plupart des gens croient.  Notre sort est assez comparable à celui des lapins, des grenouilles ou de tout ce qui grouille de vie et se reproduit avec frénésie. Notre destin est de naître par hasard, d’acquérir une conscience perfectionnée du monde, de jouir le mieux possible, et de mourir sans qu’on sache quand. Entre temps, on fait ce que l’on peut pour grappiller de la connaissance, du pouvoir, de l’argent, des faveurs et du plaisir.

 

Nous sommes, de plus, largement dépendant d’un capital génétique et du hasard qui nous font devenir soit Alexandre le Grand, soit l’idiot du village, soit vous et moi. Après notre mort, cette surprenante et merveilleuse machine vivante qui constituait notre corps se désagrège, et les molécules et atomes qui cohabitaient s’égayent dans la nature. Ils iront par une infinité de combinaisons chimiques se transformer en roses ou en fumier. Nous ne sommes donc qu’un instant d’une grande aventure chimique universelle : ceci est expérimentalement vérifiable.

 

En ce qui me concerne, je souhaite que ma dépouille, une fois purifiée par une belle flambée, se répartisse de la manière suivante :

–  Que l’eau qui me compose à 80 % se transforme en vapeur et que le vent l’emporte où il voudra.

–  Que les cendres soient déposées au pied d’un rosier.

Reconnaissez que devenir une rose dans la fraîcheur d’un matin de printemps est une expérience que peu de gens ont la chance de connaître, du moins de leur vivant.

 

Quelques naïfs penseront que si notre corps retourne en poussière, on peut espérer qu’il restera quelque chose de notre esprit ou de ce qu’ils appellent « l’âme ». Hélas, c’est comme une machine électrique que l’on débranche : elle s’arrête et se déglingue. Rien ne permet donc de penser qu’il y ait autre chose, aussi désolant et angoissant que cela puisse paraître.

 

Si nous n’étions pas tant conditionnés par notre culture qui nous fait croire au bon dieu (dont l’improbabilité est désormais similaire à celle du père Noël), ceci nous semblerait évident. Je me suis moqué de l’esprit religieux par pure honnêteté. Je suis de ceux qui préfère dire « Je ne sais pas quand il ne sait pas, même si l’ignorance est anxiogène. Je refuse que l’on invente des mythes et que l’on me fasse prendre des vessies, fussent-elles symboliques pour des lanternes, fussent-elles magiques. Même sans le recours à un divin, au sujet duquel notre déficit informationnel est total, notre condition humaine est glorieuse,  ne serait-ce que parce que nous avons conscience de faire partie de cet univers surprenant, et parce que nous sommes, de part notre histoire cosmique, de la poussière d’étoile.

 

Cependant, pour ne pas faire de peine à ceux qui continuent de penser qu’il y a quelque chose après la mort, je promets de faire mon possible pour leur envoyer un message intelligible. Par exemple : si je frappe trois coups, cela voudra dire que je suis toujours là et si je n’en frappe qu’un c’est que je n’y suis plus. Je me propose aussi de venir leur chatouiller les pieds lorsqu’ils seront au lit. Si je ne me manifeste pas, qu’ils en tirent eux-mêmes les conclusions.

 

Dans cet ordre d’idée concernant l’immortalité, notre seule consolation véritable et bien réelle reste d’avoir constitué un maillon de la longue chaîne des milliards d’humains qui plonge ses racines dans la nuit des temps. Parce que nous avons été vivants, nous sommes immortels par nos gènes.

 

Si j’ai commencé à vous parler de la mort, c’est non seulement parce que ce sujet est ici à l’ordre du jour, mais aussi et surtout pour vous rappeler, bien que ce soit un lieu commun, que la vie est notre unique bien : « Vis comme si chaque jour était un cadeau inespéré » conseille Marc Aurèle. Malheureusement, la vie c’est comme la jeunesse ou la santé : on commence à en prendre pleinement conscience quand on la perd.

 

Nous devrions nous souvenir plus souvent que nos jours sont comptés afin de prendre quelques distances avec ce qui fait généralement fonctionner les hommes en société : la recherche de la puissance, le statut social, l’argent, la considération, les modes, la peur, etc. J’ai eu la chance de souvent pouvoir prendre ces distances et d’être pleinement heureux. C’est pourquoi aujourd’hui je mérite plus d’être envié… que pleuré. De notre merveilleuse et parfois désespérante humaine condition, j’ai eu le meilleur.

 

La seule occupation qui a toujours trouvé grâce à mes yeux en plus de la recherche de la connaissance est celle du plaisir, car c’est, pour soi-même et pour les autres notre seule raison sérieuse et gratifiante d’être ici-bas. Le plaisir peut déboucher sur un art de vivre (hédonisme) et de mourir (stoïcisme) tout à fait acceptable. Ma morale fut toujours éclairée par des préceptes simples comme : « Fais aux autres tout le bien que tu voudrais que l’on te fasse» , et par la compassion. Celle-ci fut d’ailleurs pour moi le sentiment naturel le plus élevé. Il semble que certaines personnes sont plus ou moins douées pour ce sentiment qui procède sans doute autant de prédispositions mentales que de l’éducation, et qui ont abouti à une constante recherche de dignité, véritable « aristocratie » de la personne humaine.

 

Toutes les collectivités que j’ai fréquenté : école publique, scoutisme, milieu professionnel, ou Franc Maçonnerie, m’ont incité à la curiosité. Toute ma vie j’ai butiné des connaissances de toutes sortes. En parfait autodidacte, je me suis enrichi intellectuellement autant que j’ai pu.

 

J’aimerais vous en dire beaucoup plus sur ma vision du monde. Malheureusement j’ai appris que l’expérience est intransmissible. On doit faire soi-même ses erreurs, acquérir petit à petit les mêmes connaissances que ceux qui nous ont précédé. La vie est un éternel recommencement. Chaque être humain doit tout apprendre, et quand il commence à savoir, c’est la fin du voyage.

 

Tout ceci est parfaitement normal et me fait souvenir d’une conversation que j’avais eu, alors que j’étais encore jeune avec un vieux Franc Maçon de près de 80 ans, merveilleux de culture et de gentillesse :

« Quel effet cela fait-il d’arriver à la fin de sa vie ?

–  Tu sais, m’a-t-il répondu, la nature fait bien les choses, quand tu es dans la force de l’âge, tu travailles, tu es amoureux, tu fais une carrière… et puis tu vieillis petit à petit sans t’en apercevoir, et progressivement tu passes de la position d’acteur à celle de spectateur. Alors tu commences à regarder avec indulgence et amusement tout ce monde qui s’agite. Et puis un jour, la lumière s’éteint. Voilà, c’est tout. »

Je n’ai jamais oublié cette leçon de sérénité et de sagesse.

 

Chère compagne, chers enfants, chers proches amis, chères poussières d’étoiles, je souhaite que, si vous gardez de moi un quelconque souvenir, celui-ci soit toujours dépourvu de tristesse. Imaginez par exemple que je ne suis pas vraiment mort et que je vous ai fait une ultime blague. Si vous la trouvez de mauvais goût, ou si elle dénote un « manque de savoir vivre », je vous prie de me pardonner car la lumière s’est éteinte.

 

Enfin, cultivez cette jolie formule « Vivants, pense à tes amis comme s’ils allaient mourir, morts pense à eux comme s’ils étaient encore en vie »

 

Je vous embrasse tous,

 

Jacques NOZICK

 

 

PS : Aspects pratiques :

En cas de fin difficile, je souhaite que soit évité tout acharnement thérapeutique. Membre de l’ADMD, je considère inutile toute prolongation, souffrance, agonie, et autres galères imposées à moi-même et à mon entourage.

 

Si mon corps vaut encore quelque chose, comme je n’en aurai plus l’usage, j’en fais généreusement le don à la science, ou à ceux qui auraient besoin de pièces détachées.

 

Je veux bien quelques modestes fleurs, mais pas de tristesse, et surtout pas de larmes, de curé ou de simagrées. Lorsque je serai parti en fumée, un bon gueuleton joyeux à ma santé avec famille et amis me conviendrait mieux.