Embaumement. Dilaceratio corporis : diviser pour mieux régner

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L’“embaumement“, ce mot évoque aussitôt les célèbres momies des pharaons, dont la notoriété a éclipsé toutes les autres. Pourtant, les embaumeurs des temps modernes ne sont pas les héritiers des prêtres de l’Égypte antique . C’est dans l’Europe du moyen-âge que débute cette série d’articles qui déroulera le fil de notre véritable histoire , aussi passionnante que méconnue.

Qui en effet a entendu parler du mos teutonicus?

Dilaceratio corporis : diviser pour mieux régner.

Par Nicolas Delestre

Le 24 décembre 1294, Benedetto caetani accède au plus haut degré de la hiérarchie catholique en devenant pape. Il prendra alors le nom de Boniface VIII. Souhaitant restaurer la puissance de l’église il va s’attacher à asseoir la domination du spirituel sur le temporel (Unam Sanctam). En 1299, il publie la bulle De Sepulturis dans laquelle il interdit une pratique funéraire très importante pour le Moyen Age : le mos Teutonicus.

Le mos Teutonicus est une pratique utilisée en 1er lieu par les chevaliers germaniques lors des croisades. La 1ère trace écrite que nous possédions de cette pratique nous vient d’un professeur de rhétorique de l’université de Bologne en Italie : Boncompagno Da Signa, dans son ouvrage « De Consuetudinibus sepelientium« . Celui-ci décrit la technique comme ceci :

De corporibus, que balsamo vel aromatibus condiuntur aut preciosis unguntur unguentis vel humectantur cum aqua salita.

Ante incarnationem Christi balsamo vel aromatibus condiebantur corpora defunctorum vel ungebantur preciosis unguentis, quam consuetudinem adhuc observant Iudei. Sed Romani olim eviscerabant corpora et sepeliebant omnia intestina et cetera membra madefaciebant cum aqua valde salita. Et sic per innumerabilia tempora conservabantur illesa, sicut videri potest hodie Rome in palaciis antiquatis et iuxta Neapolim in cavernis. Teutonici autem eviscerant corpora excellentium virorum, qui moriuntur in provinciis alienis, et reliqua membra tamdiu faciunt in caldariis decoqui, donec tota caro, nervi et cartilagines ab ossibus separantur, et postmodum eadem ossa, in odorifero vino lota et aspersa pigmentis, ad patriam suam deportant.

Ce que l’on peut traduire par :

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« les Teutons prennent les entrailles des cadavres des hommes haut placés lorsqu’ils meurent en terre étrangère et laissent leurs restes en ébullition dans des chaudières jusqu’à ce que la chair, les tendons et les cartilages soient séparés des os et après un certain temps, ces os sont lavés dans du vin parfumé et saupoudrés d’épices pour être ramenés dans leur patrie »

 

Le mos Teutonicus est ainsi une technique qui se divise en 3 étapes successives ou dilaceratio corporis (division du corps). Tout d’abord on pratique l’éviscération du corps et la mise à l’écart des entrailles et du coeur, puis on sépare les membres du corps et enfin on fait bouillir les restes du cadavre, afin de nettoyer les os des chairs restantes, dans de l’eau salée ou dans du vin aromatisé. Cette technique présentait de nombreux avantages : elle était tout d’abord hygiénique et permettait le rapatriement des corps des chevaliers morts en terres lointaines, mais elle était également très utile au point de vu politique car elle permettait de pratiquer 3 enterrements distincts et donc d’honorer différent lieux et personnages par la présence d’un caveau présentant les restes d’un ascendant illustre (ex : Saint Louis). Ainsi de nombreuses abbayes présentaient côte à côte des gisants de corps, de coeur et d’entrailles. C’est le cas de l’abbaye de Maubuisson, fondée en 1241 par Blanche de Castille, et qui présentait avant son saccage lors de la révolution en 1793, pas moins de 14 gisants dont voici la liste :

  • 1.Blanche de Castille (1252)
    2. Entrailles d’Alphonse de Poitiers (t 1271)
    3. Jean d’Acre (1296)
    4. Marie de Brienne (vers 1278)
    5. Robert II, comte d’Artois (1302)
    6. Mahaut, comtesse d’Artois et de Bourgogne (1329)
    7. Blanche de Brienne d’Eu, abbesse (1309)
    8. Jeanne de la Marche, fille de Charles IV et de Blanche de Bourgogne (1321)
    9. Entrailles du roi Charles IV le Bel (1327) et de sa femme Jeanne d’Evreux (1370)
    10. Marguerite de Beaumont (1328)
    11. Bonne de Luxembourg (1349) et entrailles de Charles V (1380)
    12. Philippe de Montmorency (apres 1351)
    13. Catherine, fille de Charles V et de Jeanne de Bourbon (1388)
    14. Philippe de Paynel, abbesse (1390)
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On retrouve bien nos gisants d’entrailles au milieu d’autres gisants, deux de ces gisants purent être sauvés de la mise à sac révolutionnaires et se trouvent actuellement conservés au palais du Louvre. Il sagit de ceux de Charles IV le Bel (mort en 1328) et de Jeanne d’Évreux (morte en 1371), sa femme, tenant chacun un sac contenant leurs entrailles

Le mos Teutonicus fût très employé durant les croisades et après son interdiction en 1299 il continua à être pratiqué grâce à certaines « bulles d’excemption » accordées par les différents papes. Ainsi cette technique devient, à partir du XIIIe siècle, un privilège de la dynastie capétienne dans le royaume de France. Les exemples d’application de cette technique sont nombreux, mais l’un des mieux documenté est celui de l’empereur Frédéric Hohenstaufen, dit Barberousse.

Le 10 juin 1190, l’empereur est en croisade contre Saladin et pour rejoindre, avec ses troupes le lieu de la future bataille, il doit traverser le fleuve Saleph au coeur de l’Anatolie. Lors de cette traversée Fredéric Hohenstaufen tombe de cheval dans l’eau et, entraîné par son armure, il se noie. On applique alors à la dépouille de l’empereur la technique du mos Teutonicus et un historien arabe, Schhabbedin notera la méthode dans ses mémoires. Les différentes étapes finalisées, les chairs et entrailles prennent le chemin de l’église Saint Pierre d’Antioche, les os celui de la cathedrale de Tyr, et les entrailles ainsi que le cœur prirent le chemin de Tarse.

Par Nicolas Delestre

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