Funérailles bien arrosées

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L’alcool, un fléau; en tout cas pour le foie de cette brave dame, constamment assoiffée, que la dive bouteille avait mené des échoppes des cavistes droit vers la morgue. Or donc, nous la menions vers le cimetière, ou elle rejoindrait son défunt époux, avec qui de son vivant elle avait partagé une vive passion des spiritueux. Le Maître de cérémonies connaissait la famille, puisqu’il en avait inhumé la plupart des membres, sans qu’un muscle de son visage ne tressaille au contact des vapeurs éthyliques qui montaient du cercueil lors de la mise en bière.

bouteille-de-vin-300x212 Funérailles bien arroséesMoi, je le suivait comme un petit chien excité : j’avais récemment fait mes preuves, et j’avais obtenu le droit d’acquérir auprès du maître ès funéraire les connaissances indispensables à faire de moi un maître de cérémonies convenable.

A la mise en bière, j’avais eu un doute.

A l’entrée à l’église, j’avais eu un doute.

Scrutant attentivement les deux fils de la défunte, lors de la sortie de l’église, tous deux encadrés par leurs épouses et marmaille respective, je me penchai vers mon instructeur, et lui demandai : « Arrête moi si je me trompe, mais… Ils sont fin saouls, ou quoi ? » Lui, impassible, tourna vers moi son oeil empli de malice, et répondit « C’est bien l’impression que j’en ai, aussi. ».

C’était flagrant, lorsqu’on s’y attardait un instant : les deux hommes ne tenaient plus debout que parce que c’était à la mode. Mais chacun était contenu d’un côté par l’épouse, digne et froide, et de l’autre côté par son rejeton aîné, lorsque tangage et roulis se faisaient trop prononcés.

Puis nous nous apprêtâmes à nous acheminer vers le cimetière. La distance à parcourir était d’approximativement trois cent mètres.

L’un des frères s’approcha alors du maître de cérémonies, qui sembla acquiescer de la tête, et s’éloigna. Une fois dans le corbillard, je lui demandai de quoi il avait été question. Il me répondit tranquillement : « ils m’ont dit qu’ils auraient quelques minutes de retard. Comme il fait chaud, ils ont soif, et vont à l’estaminet non loi, pour prendre un verre d’eau. »

Nous les attendîmes un quart d’heure. Uniquement les fils de la défunte, d’ailleurs. Leurs épouses blasées, et leur marmaille aussi, attendaient sagement au cimetière le retour des frangins.

Enfin, bras dessus bras dessous, comptant mutuellement l’un sur l’autre pour parvenir jusque la tombe, arrivèrent les deux frérots. On les avait sentis arriver de loin, les relents d’alcool se faisant de plus en plus fort au fur et à mesure de leur progression.

Je prêtai à peine attention au maître de cérémonies durant le cérémonial d’adieu, tant j’étais fasciné par le ballet oscillatoire des deux hommes, et faisait la côte de qui tomberait en premier. Ce fut l’aîné. Soudain, il bascula en arrière, tomba dans la haie qui se dressait derrière lui, puis s’arrêta. Il fit signe à son fils, qui déjà se précipitait vers lui, que tout allait bien, et resta ainsi, suspendu dans cette béquille végétale improvisée, dorénavant concentré à essayer de comprendre les mots qui étaient prononcés.

La bénédiction fut à l’avenant. Chacun s’approcha, encadré par épouse et marmaille, du cercueil, visa soigneusement avec le goupillon, et traça le signe de la croix avec l’eau qui rappelle le baptême, comme il est de coutume. L’un y parvint à moitié. L’autre arrosa le maître de cérémonies, dont le stoïcisme aurait suscité l’approbation de l’observateur le plus sourcilleux.

Le moment que nous redoutions arriva.

Après que la bénédiction du corps eut été achevée, nous avions inhumé, et c’était le moment du « dernier regard », ou la famille passe à tour de rôle au bord de l’allée, pour dire au revoir. Pardon, adieu. Ou à Dieu. Chacun fait ce qu’il veut, en fait. Une pratique est assez répandue, le lancer de fleurs olympique : on jette une rose, ou autre, en essayant d’atteindre le cercueil.

Ce qui implique de s’approcher dangereusement du bord.

Je sent que le suspens vous tues, alors, soyez rassuré : aucun poivrot n’a été blessé pendant la rédaction de cet article.

Le premier frère lança une rose au hasard, qui atterris sur la bordure de la fosse. Il semblait vouloir se pencher, au dessus du vide, donc, pour la ramasser et retenter sa chance, lorsque son fils, sentant venir le drame, plongea, attrapa la fleur et la lança. L’homme le remercia d’un hochement de tête, puis laissa la place à son frère, s’effondrant sur un Christ de pierre, qui ne protesta pas.

L’autre frangin, vaguement conscient d’avoir loupé le cercueil lors de l’aspersion, se concentra soigneusement, un œil fermé, visa, tira, et sa rose se retrouva sur le couvercle du cercueil. Vaguement fier, il lança « Bon, ben salut, maman ! ». L’autre surenchérit « Ouais, salut, maman, à une prochaine, hein ! ».

Puis le maître de cérémonies s’avança pour leur donner les papiers. « Houlala ! Voyez ça avec nos épouses, hein, nous, la paperasse… ». Nous prîmes congé.

En sortant du cimetière, nous vîmes les deux orphelins aller honorer la mémoire de leur mère dans l’estaminet voisin.

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