Infirmiers et personnels soignants face à la mort

0
212
infirmiers

Je suis allée interroger Stéphanie, étudiante en 3e année de l’Ifsi de Nancy qui a décidé de soutenir son travail de fin d’études sur le thème « Les infirmiers face à la mort », ainsi que David, 43 ans, aide soignant depuis près de 20 ans et Sylvie 50 ans, technicienne de surface en charge de l’entretien des chambres. Des éclairages nets, tout en douceur et en pudeur pour ces professionnels qui côtoient la mort bien plus souvent qu’on ne le pense.

Appréhender la mort pour mieux aider la vie

Stéphanie a 35 ans. Elle explique en préambule de son travail de recherche, qu’elle fait partie de cette génération qui à un moment donné a voulu changer de vie, pour faire quelque chose de plus profond, pour donner un sens à chaque jour qui passe, une sorte « de crise de la trentaine et de la quarantaine mélangée ». Elle reprend ses études avec l’appréhension de ne plus avoir la force qu’elle aurait eu si elle avait encore 20 ans. « La discipline est souvent idéalisée, installée en vocation, pourtant on le sait avant d’y aller, ça va être beaucoup plus complexe que cela, ça va être passionnant mais aussi, dévorant. »

Écrire sur la mort dans le milieu hospitalier, c’est surtout écrire sur la fin de vie, une sorte de transition palpable vécue quasiment au quotidien pour certain(e)s infirmier(e)s. « C’est très caricatural ce que je vais dire, mais c’est un peu ça, une fois que les médecins ont fait leur travail, ou que le chirurgien a fait ce qu’il a pu, on se retrouve comme ça, a refermer, suturer, panser, rhabiller etc. On nous laisse avec un cadavre alors que deux heures avant on discutait avec lui ou elle. C’est violent parfois ». Elle entame donc son travail avec l’angle de la fuite de certains professionnels, pourtant plus diplômés, pourtant plus à même d’entreprendre cette partie ô combien complexe qui préfèrent la fuite. De la lâcheté ? Peut-être mais surtout une réaction humaine. La mort, c’est l’échec.

Ce travail lui a surtout permis d’aborder le soin de manière complètement différente. « Dans le palliatif par exemple, mais même ailleurs, les personnes ont besoin de savoir ce qu’il va se passer, et qu’on leurs explique, calmement et posément les choses. Bien sur nous n’avons pas toutes les solutions, mais j’avais besoin de me confronter à ça pour apprendre à trouver en moi les ressources nécessaires pour me tenir là, debout devant un patient sans défaillir. La confiance en soi, permet de rassurer le patient. »

La mort en face

Pour David tout est une question de mesure. « La profession de soignant est particulière parce qu’on tisse de véritables liens avec nos patients, on connaît leurs histoires, et connaître leur dossier médical c’est connaître leur intimité d’une certaine manière. On les voit quotidiennement parfois plus que notre propre femme ou enfants. »

Dans le cadre de la fin de vie, le lien entre soignant-soigné va s’exercer au quotidien. L’aide à s’alimenter, confort physique, psychologique, et par ce lien, les soignants vont voir se dégrader la personne jusqu’à la déchéance profonde de leur état. Ils recueillent aussi des informations précieuses, comme les regrets sur des choses manquées de leur vie, ou la peur de ‘l’après’. « Ça me fait énormément relativiser » explique David.  « Dans mon service on me voit toujours rire, je suis un peu le boute-en-train, mais je suis obligé, je ne veux rien regretter, quand j’entends le nombre d’actes manqués de la part de mes patients je ne veux pas être comme ça. Ils sont en train de mourir, ils ont des douleurs physiques réelles, et pourtant c’est les regrets qui leurs font le plus mal ».

Lire aussi :  Le support de capiton de cercueil Juca vu par ses utilisateurs

Les émotions cul de sac

On ne se rend pas toujours compte mais eux aussi prennent toutes ces émotions pour ne plus les restituer. Le personnel d’entretien vient chaque jour dans les chambres de ces malades, leurs sourie, échange quelques mots, nettoie, met en place en essayant d’être suffisamment présent pour eux et suffisamment absent pour ne pas les déranger. « On fait ça quotidiennement, et puis machinalement on ouvre les portes, on les voit dans leur intimité, ça nous dérange presque d’être là, et puis un jour on ouvre la porte…et il n’y a plus personne, et là on se dit qu’on préférait encore qu’il soit là » me rapporte Sylvie.

Le deuil des soignants

Que cela soit à l’hôpital ou en libéral, les professionnels sont formés à une certaine distance psychologique, mais cela n’empêche pas qu’un décès d’un malade est une rupture du lien qu’il entretenait avec le patient et c’est la répétition des ces ruptures qui exigent de chacun une très grande force morale.

« C’est très compliqué pour nous, parce que lorsque la famille vient, on comprend le deuil, c’est normal, mais nous on s’est attaché et surtout au delà de la tristesse de la perte du lien, on se dit qu’on a échoué notre mission principale à savoir : Soigner. Alors on change un peu l’angle, on devient ceux qui essaient au mieux d’aider à ne pas souffrir ou à ne pas avoir mal lorsque l’on sait qu’on ne pourra pas les guérir. Le soin a plusieurs définitions. Mais…ça ne nous console pas toujours. » relativise David.

Le décès d’un patient affecte donc non seulement sa famille mais aussi tous ceux qui l’ont côtoyé au quotidien, du personnel soignant à l’infirmière à la personne chargée de l’entretien. De plus, cela va affecter plus ou moins toute l’équipe de manière horizontale suivant le degré d’intensité de ce décès : Longue agonie ou le premier décès en carrière, les décès qui vont faire écho à la vie personnelle des soignants, etc.

« J’ai vécu mon premier décès en carrière » explique Stéphanie, encore étudiante. « Je me dis que je ne l’oublierai jamais, certes, mais je sais aussi que d’autres vont encore plus me toucher à un moment ou à un autre parce que j’aurais entretenu de plus longs rapports avec la personne par exemple. Voilà…j’en suis là, à relativiser la mort de quelqu’un en me disant ça sera pire la prochaine fois. Au-delà de la tristesse ce premier décès est marquant dans le sens où j’ai vécu en moi un sentiment de colère et d’impuissance, j’ai même été pour la première fois déçue de ma profession en me disant « ah oui, on peut échouer » j’avais une vision trop idéalisée du job, c’était clairement une perte narcissique, et là ça m’a permis de me remettre à ma place ».

Lire aussi :  Pamplona achète le leader des avis de décès aux USA

« Je me rappelle d’un monsieur, un petit papi, me confie David, il vivait un long combat contre la maladie. Comme beaucoup de sa génération, il avait fait la guerre, et on se disait tous les deux, sans se le dire, que c’était dur de le voir mourir là dans un lit d’hôpital alors qu’il avait survécu à la guerre, et en même temps, quand il était sur le front, il aurait souhaité ça, partir dans longtemps je pense. Je venais toujours le revoir à la fin de mon service, je ne sais pas pourquoi j’étais attaché à lui comme ça, sans doute un rapport avec mon père, mon grand-père, ou une raison psychologique, j’en sais rien. Toujours est-il que lorsqu’il est décédé, je ne l’ai pas su tout de suite, je suis allé dans sa chambre à la fin du service, et là il n’y avait personne, quand j’ai su, j’étais en colère, j’ai pas pu contrôler l’émotion, en fait…je crois que je me suis senti trahi et abandonné ».

Pour Sylvie le décès le plus marquant « c’était une dame atteinte d’un cancer qui s’est généralisé, même si dans une vie ça paraît très court, en quelques mois, le cancer l’emporte, ici ça m’a paru une éternité tant elle souffrait. Je suis passée par toutes les émotions, la compassion, la colère, la douleur, l’empathie, le rejet, je voulais la voir tout le temps et ne pas la voir aussi, c’était très compliqué. Quand elle est morte j’étais à la fois soulagée pour elle et en même temps j’avais une partie douloureuse en moi, je n’ai jamais réussi à expliquer ça, ni à oublier ».

Les professions, soignants hospitaliers ou libéraux ne sont pas seulement que des titres ou des fonctions, ce sont des êtres humains insérés dans une famille, dans une société et dans toutes les nuances de douleurs que cela induit. Une mort a toujours un effet miroir, le premier, le dernier, plus long, le plus difficile, le plus attachant, celui qui ressemble le plus à ma vie. Chaque dernier souffle porte en lui un écho à soi. C’est encore plus particulièrement marquant chez les enfants, on constate un épuisement considérable dû à l’implication de chaque professionnel auprès de ces petits êtres. La fatigue est physique mais aussi psychologique. Chacun est différent, certains feront du déni, d’autres seront plus stoïques, certains vont s’isoler, d’autres auront besoin de parler. Tout comme dans la société en générale, chaque décès amène à un deuil particulier. Aucun schéma, aussi préparé soit-il, ne prévoit cela.

 

 

 

 

LAISSER UNE RÉPONSE

Please enter your comment!
Please enter your name here