Inhumation provisoire, pour les besoins de l’enquête…

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monument-provisoire-300x196 Inhumation provisoire, pour les besoins de l'enquête... Elle resta la un instant, bouche bée, les yeux exorbités, la poignée du panier à provisions craquant sous la pression de ses doigts serrés, son cerveau déconnecté semblant avoir oublié la conduite à tenir. Enfin, elle sembla prendre une décision, et, sans sembler esquisser d’autre mouvement, elle ouvrit la bouche et cria. L’appel au secours quitta la pièce pour se répandre à l’extérieur, comme pour tourner le dos à cette vision, le panier qui gisait désormais sur le sol, la jeune femme désespérée devant le cadavre de son mari qui se balançait au bout d’une corde.
Les voisins arrivèrent, appelèrent les pompiers, qui appelèrent la police, et soudain, la maison semblait devenue elle-même fébrile, débordant, ou qu’on se tournât, d’activité. Et la police, le médecin légiste, même quelques secouristes qui s’étaient attardés sur les lieux, semblaient sceptiques : d’un côté, les constatations d’usage semblaient indiquer le suicide, de l’autre, rien ne semblait donner raison à ce jeune père de trois enfants, marié à son amour de jeunesse, cadre sup’ d’une société qui l’estimait, payé très cher pour un métier qui le passionnait, et qui vivait dans un endroit qu’il adorait.
Il avait tout, ne manquait de rien, et plus les policiers fouillèrent, plus ils s’enfoncèrent dans la perplexité. Nul cadavre dans le placard, pas d’addiction cachée à la drogue, au jeu, pas de maîtresse, l’homme était aussi propre sur lui qu’il en avait l’air.
L’autopsie ne révéla rien de suspect. L’homme n’avait pas bu ni absorbé de médicaments pour se donner du courage, ne portait pas de marques de contrainte, la maison, au moment de sa mort, était fermée, rien ne permettait, de près ou de loin, de suggérer que le défunt ne s’était pas donné lui-même la mort.
Petit à petit, un autre portrait de lui se dessina : un homme aimant, aimé, mais indécis, hésitant, insatisfait. Il ne savait pas, jamais, si il était heureux ou pas, si il menait la vie qu’il voulait mener, c’était un écorché vif, torturé sans cesse par des questions existentielles. Sa jeune veuve confirma, ses parents confirmèrent, ses amis confirmèrent : il ne parvenait pas à être heureux, parce qu’il ne parvenait pas à savoir ce qui le rendrait heureux.
Ceci pouvait expliquer cela, mais le Procureur de la République restait dubitatif : cela suffisait-il, sans signe avant coureur, à le pousser ainsi loin de ses enfants, qu’il aimait, et de sa femme, qu’il adorait ?
Il ordonna des examens toxicologiques pointus. Les prélèvements faits, en attente des résultats, il autorisa la famille à récupérer le corps, avec interdiction de procéder à la crémation.
C’est le problème que soumit la famille aux pompes funèbres. Eux souhaitaient une crémation, conformément à des volontés que l’homme avait exprimé lors de quelques conversations, « s’il lui arrivait quelque chose ». Seulement, il fallait attendre l’autorisation du procureur, qui lui-même attendait les résultats des examens toxicologiques.
Le croque-morts prit contact avec le responsable d’enquête. Celui-ci était aussi compatissant qu’impuissant devant la situation : les examens demandaient du temps, ils n’étaient pratiqués que par peu de laboratoires, qui croulaient sous le travail, et il faudrait sans doute patienter « entre deux et quatre mois ».
Une seule solution, alors : le défunt serait inhumé, en attendant sa crémation. Il reposerait dans un cercueil hermétique, dans le caveau provisoire de la ville.
Cela présentait de nombreuses contraintes. A commencer par le temps, bien sûr. Comment la jeune veuve pourrai-t-elle commencer à faire son deuil alors que son époux ne reposerait pas avant longtemps dans sa dernière demeure ? Et tout cela coûterait cher : un premier cercueil contenant un second, métallique, en espérant que le bois tiendrait le coup durant les mois d’inhumation, et, avant lé crémation un ‘’dépotage’’. Pour faire simple, le cercueil métallique ne pouvant passer au four, celui-ci devrait être ouvert, l’homme devrait en être sorti, et retourner, soit dans le cercueil de bois, soit dans un nouveau cercueil si le bois était trop endommagé, pour des raisons sanitaire, avant la crémation. Le tout aux premières heures de l’aube.
La famille opta pour cette solution.
Les obsèques furent extrêmement émouvantes. Une foule nombreuse vint assister à l’hommage, et une foule non moins nombreuse se rendit au cimetière. La, l’assistance resta glacée devant la cuve de béton brut et son couvercle, posé à côté dans l’herbe, ou leur mari, leur fils, leur père, leur ami reposerait pour un moment, un nombre indéfini de jours.
La veuve, devant la cuve, après que les croque-morts y eurent descendu le cercueil, fit un discours déchirant, plein de dignité, ou elle disait adieu « Son mari, son amant, son meilleur ami, son premier et unique amour ».
Puis elle craqua, et s’effondra devant la tombe.
Le couvercle glissa sur le caveau, l’officier municipal qui se trouvait discrètement dans un coin nota quelque chose sur son bloc, et tout fut fini. Le Maître de Cérémonies, qui était également l’assistant qui avait reçu la famille, prit congé, et il ressentit un pincement au cœur en la voyant si frêle, au bord du lourd caveau de béton, lorsqu’il songea aux jours difficiles à tenir en attendant l’autorisation du procureur.
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cremation-300x229 Inhumation provisoire, pour les besoins de l'enquête... Le corbillard me déposa devant l’agence, je restai un instant dehors à profiter de l’air doux et du calme momentané de la rue, puis j’entrai. A l’intérieur régnait l’effervescence d’une société de pompes funèbres de grande ville. Je me servit un café, m’assit au bureau, et répondit aux questions de mes collègues, comment s’était passé le convoi, si j’avais une idée de quand la crémation pourrait avoir lieu. Le téléphone sonna, un des collègue décrocha, et me  tendit le combiné « c’est pour toi ». Tandis que je répondais, je vis mon autre collègue aller vers le fax, ou un document était en train de s’imprimer.
J’eus le temps de me demander, une seconde, pourquoi ce dernier semblait s’être figé, et me  lançait un regard étrange, presque ennuyé.
« Guillaume ? c’est… » C’était le policier qui s’était chargé du dossier. Nous avions fini, à force, par presque bien nous connaître.
Je me fis le réflexion qu’il avait une voix ennuyée. Décidément.
« Ca c’est bien passé, les obsèques ? »
Je lui racontai, un peu, que ça avait été dur, très dur. Surtout la descente au caveau provisoire.
« J’imagine, oui… A ce propos… Comment dire… J’ai appelé le labo, pour leur dire que c’était vraiment urgent. Le procureur en a fait autant de son côté… »
Oh non…
« Tant et si bien qu’on est devenus une priorité. »
Non, non, non…
« Les résultats sont arrivés sur le bureau du procureur tout à l’heure. Il a signé l’autorisation de crémation à peu près à l’heure ou vous avez quitté le cimetière… »
Un silence lourd régnait.
« Je vous laisse appeler la famille. Bon courage. »
Je restai la, bête, à fixer le combiné.
Je devais expliquer à une veuve d’à peine trente ans qu’on lui avait infligé le caveau communal pour rien, et que tout serait à recommencer le surlendemain. La double peine, à deux heures près. Dans ces cas-la, bon courage pour trouver les mots. « Pas de chance » ne convient pas.
Et pourtant. Pas de chance.

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