« J’ai perdu ma sœur, mais moi, est-ce-que j’en étais encore une ? »

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j'ai perdu ma soeur

Retour sur les témoignages du mercredi avec Aurélie, 28 ans, dont sa soeur est décédée lorsqu’elle avait à peine 11 ans d’un tragique accident. Elle revient sur cet événement douloureux et sur ce qui s’est passé après; sa perte de repère, le déchirement de sa famille et son rôle au milieu de tout ça. 17 ans après, Aurélie se demande toujours si après avoir perdu sa sœur, elle en était encore une.

J’avais 11 ans lorsque j’ai perdu ma sœur

« J’ai perdu ma sœur lorsque j’avais 11 ans. Un âge horrible. C’est vrai qu’il n’y a aucun âge de préférence pour perdre quelqu’un, mais là je me situais entre la sortie de l’enfance, et le début de l’adolescence. Mes propres repères étaient déjà complètement bousculés. Ma sœur avait 15 ans. Elle s’est noyée alors qu’elle était à une fête chez des amis.

Après cela plus rien n’a jamais pu aller. Mes parents se sont séparés. Comme beaucoup de parents après le décès d’un enfant. Je le sais aujourd’hui, à 28 ans, mais à l’époque je ne le savais pas. Et même si je l’avais su ça ne m’aurait pas consolée. Papa en voulait à maman d’avoir autorisé Laura a être sortie chez ses amis alors que lui n’était pas pour. Maman reprochait à papa d’être hypocrite, qu’il aurait pu dire non, qu’elle ne se serait pas opposée. Personne ne parle d’accident, mais tout le monde parle de reproches.

C’est arrivé l’été, et en septembre j’entrais au collège. Encore une fois, pour un adolescent ça n’est déjà pas une étape terrible. Dans mon malheur j’avais la « chance » que tout le monde ne connaisse pas ma sœur, donc pour certaines personnes, j’ai été fille unique depuis le début. Pourquoi de la chance ? Mes parents, désemparés et déchirés avaient peur que je n’arrive plus à me sociabiliser. J’avais perdu ma grande sœur, et ils avaient peur aussi que pour moi les mots « fête » ou « amis » soient synonymes de mort.  Je pense que c’était surtout eux qui pensaient ça. Quoiqu’il en soit je me suis retrouvée chez le psychologue scolaire une semaine après la rentrée. Je n’en veux pas à mes parents, ils ont fait ce qu’ils jugeaient bon pour eux et pour moi à ce moment là.

Un travail de deuil en pointillé

Le mot deuil n’est pas apparu une seule fois, pourtant même à 11 ans, j’aurais bien aimé qu’on me le dise, tu vois, rien que comme ça, mettre un mot dessus, un peu comme une maladie. Mais rien. Et puis à force d’y aller, une question m’est venue, que peut-être je ne me serais jamais posée, une question qui m’obsède encore aujourd’hui. Est-ce-que je suis toujours une sœur ? C’est le même problème que les parents qui perdent leurs enfants et qui n’ont pas de nom, l’inverse des orphelins. Et nous c’est pareil on est quoi sans notre frère ou notre sœur ? Je n’avais jamais été comme elle, fille unique, je ne savais même pas ce que c’était. On a même fini par me dire qu’inconsciemment (c’est le mot préféré des psys) je devais me sentir un peu mieux d’avoir mon père et ma mère rien que pour moi. À 11 ans, j’avais épousé mon père et tué ma mère depuis longtemps, le complexe d’Œdipe n’était plus pour moi, et ma sœur était mon modèle, elle et moi, nous entrions dans le tunnel de l’adolescence. Elle me précédait en tout, et du coup elle me rassurait en passant avant et en éclairant le chemin de sa lampe torche. J’avais tout perdu, mes parents en tant que famille, ma sœur, mon modèle, et même mon rôle au sein de tout ça.

Je ne sais pas bien comment j’ai grandi depuis, de traviole je pense comme tout le monde. Ce qui est sûr, c’est que je ne veux pas d’enfant. Faudrait que je retourne chez un psy pour régler ça, mais j’en ai plus envie. »

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