Jean-Luc Romero, la nécessaire évolution de la thanatopraxie

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Jean-Luc Romero-Michel

La fin de l’interdiction des soins de conservation aux patients atteints du VIH fait couler beaucoup de pixels dans les colonnes de Funéraire Info. Nous ne pouvions pas ne pas interviewer un partisan, parmi les plus importants : Jean-Luc Romero-Michel.

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Jean-Luc Romero-Michel

Jean-Luc Romero-Michel, conseiller régional d’Ile-de-France et adjoint au maire du 12e arrondissement de Paris, est à la fois un homme politique et un militant. Porte-étendard de la légalisation de l’euthanasie, il est également très impliqué dans la lutte contre le VIH, dont il a lui-même révélé être atteint en 2002. Il est notamment président-fondateur d’Elus Locaux Contre le Sida, association regroupant plus de 16.000 élus de toutes tendances.

Il est aujourd’hui partie prenante de la levée de l’interdiction des soins de conservation sur les défunts séropositifs, et a accepté bien volontiers de répondre aux questions de Funéraire Info. C’est avec joie que nous avons accueilli ses réponses, celles d’un militant qui connaît son dossier par cœur, celles d’un politique qui, après avoir répondu à chaque question gênante, retourne une question encore plus gênante, et celles d’un homme d’expérience qui ne se départit jamais de son calme.

Les origines de la lutte

Jean-Luc Romero-Michel ne cache pas sa satisfaction de voir la pétition qu’il a lancée marcher et accumuler 96 000 signatures sur change.org. Mais quand a-t-il lancé ce combat ? « Ce n’est pas moi qui en suis à l’origine, et je ne me rappelle pas précisément la date. Ca a été quelque chose de diffus, je pense. Mais depuis 8 ans, je n’ai cessé de me mobiliser contre cette discrimination. Dans les associations d’aide aux personnes atteintes du VIH, nous avons recueilli des témoignages édifiants. L’interdiction de 1998 porte sur les soins de conservation, mais les interprétation sont multiples, jusqu’à des cas ou le défunt a été mis en cercueil sans présentation à la famille ».

Certains thanatopracteurs sont vent debout contre cette levée d’interdiction « Pas tous, nous avons de nombreux professionnels qui sont favorables à cette levée, et qui nous le font savoir, en signant par exemple la pétition. Les opposants ont le droit également d’exprimer leur opinion, mais je regrette que beaucoup le fassent sur des informations fausses qu’ils ont reçues. Propagées par qui, pour quoi, peut être par certaines sociétés qui n’ont pas foncièrement envie que les choses changent. Il y a des intérêts en jeu qui n’ont rien à voir avec la santé des thanatopracteurs, malheureusement. ».

La levée de l’interdiction

« L’interdiction des soins sur les défunts atteints du VIH, mais aussi, ne l’oublions pas, d’une l’hépatite virale, est à mon avis aujourd’hui une évidence. Déjà, levons une hypocrisie : un corps est dangereux en soi, il porte en lui des agents pathogènes dont la dangerosité est avérée. J’ai bondi, par exemple, en voyant un professionnel procéder à des soins sans gants. Quid des précautions de base ? »

Aux thanatopracteurs

Jean-Luc Romero-Michel pose une question gênante « Savez-vous quelle est la première cause de mortalité des thanatopracteurs ? Le cancer. Les produits qu’ils manipulent à longueur de temps sont chargés de particules cancérigènes. Pourquoi se mobilisent-ils contre la levée de l’interdiction des soins et pas pour exiger en environnement de travail plus sain ? » Le sida est donc un moindre danger ? « Ce n’est pas un danger du tout si l’on applique les précautions universelles. On nous a rapporté le cas d’un thanatopracteur américain qui sert d’exemple, et qui se serait contaminé en faisant un soin. Nous avons fait des recherches, et il s’est avéré que ce thanatopracteur s’était contaminé, non au travail, mais dans sa vie privée, en ayant des rapports sexuels. Aujourd’hui, malgré nos recherches, nous n’avons recensé aucun cas avéré et documenté de contamination par cette voie. Autre chose, rappelez-vous : dans les années 90, on parlait beaucoup de ces enfants qui avaient été piqués par des seringues contaminées abandonnées par des drogués dans des bacs à sable. Des piqûres assez profondes pour certaines. Aujourd’hui, aucun d’entre eux n’est contaminé. »

Puis il enfonce le clou « C’est hypocrite, en fait. Beaucoup de thanatopracteurs acceptent déjà de faire ces soins, et de nombreux autres le font, sans le savoir, soit parce que ni le patient ni les médecins ne le savaient eux-mêmes, soit parce que le médecin lui-même est militant et omet de le signaler. »

Formation versus finance ?

« Le souci aujourd’hui, c’est la formation. Sur un cursus de formation en thanatopraxie, sur 195 heures, il y en a entre dix et vingt consacrées à l’hygiène, la prévention et la sécurité. Entre 10 et 20. C’est trop peu, beaucoup trop peu. La première chose, la plus importante, qu’on devrait apprendre aux thanatopracteurs, c’est se préserver eux-mêmes. »

Mais la levée d’interdiction des soins, et les préconisations du rapport de l’IGAS risquent d’engendrer des surcoûts, pour les familles, rendant le transport dans un labo adapté obligatoire, par exemple « Oui, mais là encore, il faut m’expliquer pourquoi en France, nous sommes le dernier pays au monde, le seul pays, qui autorise les soins de conservation au domicile, par exemple. En somme, cela revient à dire laissons les thanatopracteurs prendre des risques au nom d’intérêts financiers. »

Une loi pour bientôt ?

Marisol Touraine en prend aussi, un peu, pour son grade, à la manière courtoise de Jean-Luc Romero-Michel : « Madame la Ministre de la Santé nous a expliqué qu’elle était favorable à une levée de l’interdiction des soins en 2016. C’est formidable, mais pourquoi en 2016 ? Personne n’est capable de nous expliquer pourquoi pas avant, il n’y a aucune raison valable de repousser à cette date. Déjà, son prédécesseur nous avait dit que la réglementation était prête, que son successeur n’avait plus qu’à signer le décret. En fait, il apparaît que c’est un peu plus compliqué »

Plus compliqué, effectivement, et plus retors « Il est de notoriété publique qu’il n’y a plus de sous dans les caisses, et le statu quo actuel arrange un peu tout le monde. Le rapport de l’IGAS n’a été publié que lorsqu’il en a été fait écho par-ci par là, dans la presse, mais on aurait dit qu’on cherchait à l’enterrer. », sans compter les joies des rapports de pouvoir : « Cette levée concerne trois ministères, pour ne rien simplifier : le ministère de la santé, celui de l’intérieur et celui du travail ».

Lorsqu’on lui pose la question du droit de retrait, ou clause de conscience, des thanatopracteurs, aucune ambiguïté « J’y suis farouchement opposé. A partir du moment où les patients atteints de ces pathologies ont droit aux soins de conservation, les leur refuser revient à de la discrimination, puisque nous avons vu que l’argument du risque ne tient pas ».

Des lendemains meilleurs ?

Jean-Luc Romero-Michel tient à préciser « Je suis un homme politique, un responsable public, un élu. Les associations avec qui je travaille sont des gens responsables, qui connaissent bien leurs dossiers. Nous avons à cœur de protéger la santé des thanatopracteurs. Ce qui les met en danger, ce ne sont pas les soins de conservation sur les corps de patients atteints du HIV ou d’hépatite, ce qui les met en danger, c’est le laxisme qui règne à certains endroits, c’est le manque de formation, le manque de vigilance sur la sécurité et qui les exposent à toutes sortes d’agents pathogènes. »

Est-ce que le climat actuel, après le mariage pour tous, est à l’homophobie ? « Je ne crois pas. Les français ne sont pas homophobes, la société est au contraire de plus en plus tolérante. Regardez, l’Eurovision, la victoire de Conchita Wurst, c’est peut être du spectacle, mais ce sont des gens qui ont voté pour elle. Il y a des homophobes dont la parole est peut être plus libre, et dont la voix porte plus fort, notamment grâce aux réseaux sociaux, mais globalement, j’ai bon espoir en l’avenir. »

Et verrons-nous de notre vivant le sida éradiqué ? « Il y a un moyen de l’éradiquer. Avec les thérapies, aujourd’hui, le VIH est présent en quantités si faible dans l’organisme qu’il devient intransmissible. Si tous ceux qui en sont atteints étaient dépistés et soignés, le virus ne se transmettrait plus et disparaîtrait. Cela implique deux choses : que tous ceux qui sont contaminés le sachent, et c’est une vaste tâche, puisque je vous disais qu’en France, un tiers ne le savent pas, et dans les pays du sud, c’est encore pire, et que tous aient accès aux soins. Le constat est là : on sait comment faire, c’est juste une question de volonté politique et un peu d’argent… ».

Le dossier de Elus Locaux Contre le SIDA sur le sujet est ici.

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5 COMMENTAIRES

  1. Mr Romero semble être très bien informé sur notre profession au point même de savoir de quoi nous mourrons !!!! Incroyable de citer le formol alors que depuis que la thanatopraxie existe il n’a été constaté aucun CNP (Cancer du Naso Pharynx) chez aucun d’entre nous qui serait lié à l’emploi de nos produits soit disant dangereux! De plus comme il le dit si bien dans son article il suffit de se protéger efficacement avec l’emploi d’un masque de type FFP2 ou FFP3 et le risque devient alors quasi nul.
    En revanche ce que ne dit pas Mr Roméro et pour l’avoir eu longuement au téléphone à ce propos c’est qu’il reconnait que le risque de contamination est possible dans les 24 heures qui suivent le décès (pensant peut être qu’un soin se déroulait 3 jours après le décès sans doute). Je lui avais d’ailleurs expliqué que du résultat du soin dépendait sa précocité et que c’était précisément dans ce délai que nous intervenions! Bien entendu il n’y avait plus d’argument à opposer à cela sinon le motif de DISCRIMINATION si nous refusions de pratiquer un tel acte, un langage de sourd en somme où seul son point de vue était intelligible et l’emporterait face à une ministre qu’il semblait bien connaitre puisqu’il m’a précisé qu’ils se « tutoyaient » et se voyaient fréquemment! En bref nous ne faisions pas le poids face à ce sondage qui réunissait à l’époque près de 75000 personnes! Que dire maintenant avec 90.000? C’est pourquoi nous avions proposé une solution intermédiaire sans que ne soit retenue la discrimination car après tout le thanatopracteur est encore libre d’accepter ou de refuser de pratiquer cet acte non? Au pire il peut mettre en avant son droit de retrait et c’est ce qui risque de se passer si personne ne souhaite faire d’effort dans un sens ou dans un autre et c’est regrettable…

  2. Cher monsieur,

    Avant de vous répondre sur le fond, permettez-nous de vous rappeler que c’est vous qui aviez souhaité rencontrer Jean-Luc Romero et que divulguer de manière parcellaire et tendancieuse cette conversation ne nous paraît pas être d’une grande élégance.

    Votre ton condescendant et ironique est peu approprié au sérieux du dossier, aussi, pardonnez-nous, nous éviterons de tomber dans cette solution bien simpliste de la provocation pour nous concentrer sur des faits et des données objectives.

    Sur les risques de cancer : nous vous proposons vous reporter utilement aux études chiffrées comme par exemple le rapport du Haut Conseil à la santé publique (pp 22 à 29). Vous y trouverez l’ensemble des informations qui prouvent la véracité des affirmations du président d’ELCS. Loin de nous l’idée d’imaginer que nous savons mieux que vous de quoi vous mourrez (pour reprendre vos propos), mais pour être honnête, nous faisons confiance aux études du Haut Conseil à la santé publique, mais aussi de l’IGAS et du Conseil national du sida qui, toutes, concluent d’ailleurs à la légitimité de la levée de l’interdiction et au besoin d’amélioration des conditions de travail des professionnels.

    Pour ce qui est du VIH et des hépatites, si vous ne le saviez pas, nous souhaitons vous redire ces données : 40.000 personnes séropositives en France ignorent leur statut sérologique ; pour ce qui est des hépatites, ce sont près de la moitié des malades qui ne connaissent pas leur statut (rapport ANRS, publié le 19 mai 2014). Vous-même, vous avez sûrement dû manipuler le corps d’une personne atteinte du VIH ou d’une hépatite, mais sans le savoir.

    Alors, vouloir que les thanatopracteurs puissent travailler sereinement, dans des conditions optimales, dans une réelle sécurité et non dans un sentiment de fausse sécurité bien illusoire ne nous paraît si absurde que cela. En plus, que cette amélioration des conditions de travail et de sécurité constitue la fin d’une discrimination nous paraît même souhaitable. C’est sur quoi repose notre combat depuis plusieurs années : sur notre volonté que respect des défunts et respect de la sécurité de travail des thanatopracteurs coïncident.

    Avec nos sincères salutations,

    Elus Locaux Contre le Sida

  3. Bonjour,

    C’est une excellente chose que d’avoir donner la parole à M. Romero.

    Certaines choses m’interpellent tout de même.

    Je reprends en premier lieu le fait qu’il y est au ce que l’on appelle dans le jargon funéraire des « mise en bière immédiate ».

    Sachez que si cela s’est fait ainsi, c’est tout simplement du fait que la loi nous l’imposait il fût un temps, et je peux bien sur tout à fait comprendre le traumatisme que cela peut engendrer chez une famille. Elle qui a déjà du faire face à la maladie d’un de leur proche, et en plus se retrouver privée de pouvoir faire un dernier adieu.

    En ce qui concerne le fait que des thanatopracteurs soit pour la levée, cela se respecte. Tous les points de vue se doivent d’êtres entendus. Maintenant, une chose que je ne comprends pas sur laquelle j’ai déjà été un peu étonné, c’est le fait d’employé le terme de « Non respect de dignité ». Je trouve cela un peu fort, en sachant que la toilette funéraire est possible. Mais c’est une manière de communiquer et de bien marquer l’opinion publique, il ne faut pas s’en cacher non plus. Si mes souvenirs sont bons, c’est sur un article du Huffington Post.

    Pour ce qui est des informations « fausses », je ne comprends pas trop. En effet, il est fait mention que certaines sociétés y trouverais un intérêt. J’aimerais comprendre lequel, également en ce qui concerne le caractère faux des informations. Pourrait-on avoir un peu plus de lumières à ce sujet, si ça concerne le fait que le virus du hiv où de l’hépatite soit encore actif peu après le décès est erroné, pourriez vous me le confirmer. En effet,

    notre intervention comme mentionné par M. Narabutin doit se faire le plus rapidement possible afin d’obtenir un résultat optimal. Il y a également le risque d’exposition au sang qui est élevé quoique l’on en dise, peut être c’est de cela dont vous parlez. Faire croire aux gens l’inverse, serait un non sens. Bien que pour la majorité, ça soit déjà le cas. Puisque pour la majorité des gens, notre intervention se limite à une toilette, et l’application de cosmétiques. Nous savons bien que c’est très loin d’être le cas, et cela sans oublier les cas de figures tels que les autopsiés, les restaurations post mortem entre autres.

    J’ai également déjà répondu sur un autre sujet en ce qui concerne les soins déjà effectués sans que nous le sachions. Leur autorisation à été donnés suite à une erreur sur le certificat de décès de médecin, où peut être comme vous l’expliquez, le docteur en question était un militant. Donc, il n’y a rien d’hypocrite venant de notre part, mais bel et bien une information non transmise.

    En ce qui concerne la levée de bouclier sur ce dossier, et le fait qu’elle n’est pas été la même sur nos conditions de travail. C’est un peu mal connaitre notre profession. Il s’avère tout simplement que le dossier actuel a beaucoup plus d’impact aux yeux des pouvoirs publics, et de ce fait cela fait couler beaucoup plus d’encre que les éventuels discussions ou messages que nous avions essayés de faire passés par le passé.

    Je vois également que même le droit de retrait d’un thanatopracteur ne serait pas accepter sous prétexte de discrimination. On nous demandent à nous praticien de comprendre qu’il n’y a pas de risques, de ne pas discutés sous prétexte que nous sommes mal informés voir peut être fermés à la discussion. D’une certaine manière c’est un peu un discours de tolérance qui au vu du refus de droit de retrait ne vas pas dans les deux sens.

    J’ai un peu de mal avec ceci.

    Comme vous le disiez plus haut, il est fait mention de nos conditions d’exercice. Dans ce cas, qu’elles soient déjà améliorées concrètement au quotidien pour ensuite ouvrir le débat sur d’autres possibilités. Dans l’état actuel, j’ai un peu l’impression que l’on veut mettre la charrue avant les bœufs.

    Au plaisir de vous lire

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