Jeanne, l’Ogresse de la goutte d’or

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Comme beaucoup de femmes en ce début de XXème siècle Jeanne est montée de sa Bretagne natale pour la capitale. Elle a tout juste quatorze ans quand elle doit quitter ses parents et affronter Paris.

Elle fait partie de ces bretonnes qui cherchent une place de bonne. Dans un premier temps Jeanne est au service d’un architecte, elle a pour charge de veiller sur les cinq enfants de la maison.

Malgré un air gourd, des gestes rudes de la campagne et un visage ingrat peu habitué à sourire, Jeanne est appréciée de ses patrons.

Quelques mois plus tard Jeanne croise le chemin de Jean, un jeune cocher qui travaille dans le quartier de la chapelle. C’est le coup de foudre immédiat. Elle est amoureuse de cet homme, lui aussi est un personnage bourru, et aussi fortement porté sur la bouteille, mais l’amour fait des merveilles et Jeanne ne voit pas les défauts de son amoureux.

Elle se retrouve enceinte, mineurs tous les deux ils se marient. De cette union nait un petit garçon, Jeanne est maman. Mais au bout de quelques semaines l’enfant meurt, sans aucune raison apparente. Les jeunes époux sont dépités, Jean sombre un peu plus dans l’alcool, pour y noyer son chagrin.

Nous sommes en 1894, beaucoup d’enfants meurent à la naissance ou dans les jours qui suivent, la malnutrition, les maladies, la prophylaxie n’est pas celle que l’on connaît actuellement.

Quelques temps plus tard, Jeanne est de nouveau enceinte, la joie règne à nouveau sur le foyer du jeune couple. Elle accouche d’une petite fille, cette fois sa survie n’est que de quelques jours, la pneumonie l’emporte. Jean s’enfonce encore un peu plus dans l’alcoolisme, en peu de temps, il a perdu ses deux enfants. Le couple se dispute de plus en plus, la belle histoire d’amour du départ n’est plus qu’un vague souvenir. Tout comme la jeunesse de Jeanne, ces deux deuils successifs l’ont usé, vieillit.

Un troisième enfant arrive au monde en 1898, Marcel. Jeanne retombera enceinte plusieurs fois, mais aucune de ses autres grossesses n’arrivera à terme. Elle qui aime tant les enfants, mais elle a Maurice, Maurice et tous ces autres gosses du quartier de la Goutte d’or qu’elle garde. Le couple est arrivé ici pour se rapprocher de la sœur de Jean, elle a besoin d’une nourrice, autant rendre service à la famille. Cette pauvre Jeanne qui n’a vraiment pas eu de chance, perdre deux mômes quant on les apprécie tant.

Quatre ans plus tard, le jour de Noël, monsieur et madame Alexandre rentre chez eux, Jeanne — en qui ils ont une confiance absolue — à la garde de leur petite Lucie. À leur arrivée il trouve Jeanne affolée qui serre contre elle le corps sans vie de la petite fille…

Quelques mois après, c’est la petite Marcelle Poyata qui succombera de la même façon, ses parents la trouveront dans les bras de cette pauvre Jeanne. Pour ces deux enfants la cause du décès sera la même que pour la petite fille de Jeanne, la pneumonie. Il faut dire qu’en ce début de XXème siècle, en 1902, le quartier est insalubre.

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Le temps passe, et en ce tout début du mois de mars 1905, Jeanne garde les deux fillettes de Blanche, la sœur de Jean. Georgette n’a pas dix-huit mois, elle va mourir en quelques minutes dans les bras de Jeanne, l’enfant est prise d’une crise d’étouffements convulsifs, la pauvre nourrice n’a rien pu faire.

Jeanne est maudite… elle est maudite car seulement trois semaines plus tard, alors qu’elle surveille la petite Germaine, une autre de ses nièces, âgée de seulement sept mois, l’enfant étouffe comme tous les autres. Jeanne panique, elle hurle, elle pleure, les voisins entendent et viennent, les parents sont prévenus, quand ils arrivent, Germaine respire encore, mais elle est sans conscience.

Elle va agoniser pendant 24 heures pour finalement rendre l’âme dans les bras de cette pauvre Jeanne qui la serre contre son cœur.

Comment peut-on vivre un tel calvaire ? Surtout que le sort n’en a pas fini avec Jeanne, une semaine après la mort de sa petite nièce, c’est Marcel, son propre fils qui va partir d’une pneumonie aigüe à seulement 7 ans…

Quand Jeanne sort dans le quartier, on la regarde de travers, on murmure sur son passage. De « pauvre Jeanne » au début, où l’on parlait de malédiction, on en vient maintenant à la surnommer l’Ogresse, des rumeurs commencent à courir comme quoi elle ne serait pas si innocente que cela, que si les enfants meurent, c’est peut-être de sa faute…

Malgré cela sa famille est toujours là pour l’aider la soutenir, aucun membre du clan Weber n’oserait imaginer que Jeanne puisse être négligente lorsqu’elle a des enfants sous sa garde, c’est juste le destin qui s’acharne contre elle.

Le 5 avril 1905, juste après tout ces drames, Jean Weber a invité ses belles-sœurs à déjeuner. Après le repas elles vont faire une balade digestive, Jeanne ne veut pas sortir, elle n’en a pas envie. On peut la comprendre, ce n’est pas grave, Maurice, le fils de Marie sommeillait, il va rester avec Jeanne.

Lorsque tout le monde rentre de promenade, ils entendent Maurice suffoquer, sa mère se précipite et trouve Jeanne en train de l’asphyxier…

Marie dépose plainte contre Jeanne, une enquête est ouverte. Un procès s’ouvre le 29 janvier 1906. Jeanne est accusée de huit infanticides, dont trois sur ses propres enfants.

Les docteurs Socquet et Thoinot qui sont en charge du dossier, concluent à des morts naturelles. Grâce à la plaidoirie de son avocat maître Henri-Robert, Jeanne est acquittée. La presse en fait une victime, une pauvre fille d’un quartier populaire, un destin qui s’acharne sur elle. La foule la prend en pitié et l’acclame.

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A sa sortie de prison, elle ne veut plus garder le nom devenu trop célèbre de Jeanne Weber, elle se fait maintenant appeler Mme Glaise. Elle quitte Paris et Jean par la même occasion pour s’installer dans l’Indre, à Chambon, chez un certain Sylvain Bavouzet. L’homme lui a écrit qu’il la croit innocente, il est veuf, il a besoin de quelqu’un pour s’occuper de ses trois enfants.

Seulement, un des enfants de Sylvain, Eugène âgé de neuf ans décède dans les bras de Jeanne. Le médecin qui constate le décès relève quelques ecchymoses au niveau du cou, mais il délivre tout de même le permis d’inhumer. Mais germaine, l’ainée des enfants Bavouzet âgée de 16 ans a peur pour elle et sa petite sœur, car elle est persuadée que Jeanne est responsable. Elle décide donc d’aller voir les gendarmes et de révéler que Jeanne Glaize et Jeanne Weber ne sont qu’une seule et unique personne…

Une enquête est diligentée, une exhumation suivie d’une autopsie pratiquée par deux légistes qui vont conclurent que « le sujet a subit des violences certaines au cou, que même s’ils ne peuvent affirmer que ces violences aient engendrées la mort du petite Eugène, c’est fortement probable ».

Nouvelle arrestation, nouvel emprisonnement, expertise, contre expertise, bataille d’hommes de science, voir d’egos, on retrouve les docteurs Thoinot et Socquet, qui eux, concluent à un décès par fièvre typhoïde. Maitres Robert qui de nouveau plaide pour Jeanne, « cette malheureuse femme » obtient le non-lieu. Et Jeanne est de nouveau libre.

Elle est libre, mais cette fois-ci, sans personne pour la soutenir, elle s’adonne à l’alcool et la prostitution. Mendiant pour manger, pour survivre. Mais un homme homme va de nouveau croiser sa route, le juge Bonjean, il s’occupe d’œuvres de charités et décide de prendre Jeanne à son service. Une fois de plus Jeanne va changer d’identité, elle devient Marie Lemoine, elle est gardienne d’un hospice… pour enfants.

Elle restera peu de temps là bas, reprenant l’errance le long des routes.

On la retrouve quelques mois plus tard sous le nom de Jeanne Molinet en la ville de Commercy. Le 8 mai 1908, Jeanne est de nouveau l’Ogresse, un enfant de 7 ans, le petit Marcel Poirot vient de décéder entre ses mains, prise en flagrant délit, il n’est pas question cette fois-ci d’acquittement ou de non-lieu, il en est finit de l’Ogresse de la goutte d’or.

Jeanne Weber est déclarée folle le 25 octobre 1908, elle est internée à l’asile de Maréville, puis à celui de Fains-Véel. Elle est reconnue coupable d’au moins dix infanticides, elle décède au cours d’une crise de folie le 5 juillet 1918

©Stanilas Petrosky

NB : Aucune faute dans le titre de cette chronique avec La mort en noire, cela sous-entend que je romance des faits divers en littérature noire…

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