La déprime du croque-morts

0
1442

Il s’appelait Joseph, mais tout le monde l’appelait Jo, peut être en pensant au film avec Louis de Funès, dont il était une sorte de sosie triste. Jo était croque-morts depuis des années, depuis que, jeune, il avait quitté l’école pour gagner sa vie.

nuagegris_1-219x300 La déprime du croque-mortsCombien de temps cela faisait-il, nul n’aurait su le dire, tant il était difficile de donner un âge à Jo, et tant il était taiseux. Jo parlait peu, rarement plus que de nécessaire, et jamais vraiment de lui.
Et Pourtant, ces derniers temps, Jo parlait, un peu plus, disons, que d’habitude.
D’abord, gêné, il avait discrètement demandé à quelques collègues des renseignements, sur les avances sur salaire, sur le déblocage de la petite participation que les employés percevaient et qui restait sur un compte jusqu’à leur retraite ou que certains besoins se fassent sentir. Et la rumeur s’était répandue : « Jo est dans une mauvaise passe ». Tout le monde s’offrit de l’aider : Jo était un petit bonhomme triste, mais un bon collègue, toujours là sur les coups dur, jamais à rechigner, et d’une honnêteté scrupuleuse, un sou prêté serait un sou rendu. Mais Jo refusait toujours. « Ca va » disait-il « le divorce est un peu compliqué, mais c’est une mauvaise passe, je vais m’en sortir » Jo divorçait ? Première nouvelle ! Certains devinaient, à certaines tournures de conversation, l’existence d’une Madame Jo, voire même d’une progéniture, mais sans plus. Mais un divorce ? Voilà qui entamerait encore le capital plus que restreint de jovialité du bonhomme.
Surtout, il lançait, au sorti d’une cérémonie particulièrement difficile, « J’en ai marre de ce boulot à la con » mais quand on lui demandait pourquoi il n’en changeait pas, plutôt que de se miner, il rétorquait « Et pour faire quoi ? Je sais rien faire d’autre »
Finalement, n’y tenant plus, Jo demanda de l’aide.
Au patron, tout d’abord. Il demanda une avance sur salaire. Le directeur lui tendit une enveloppe pleine d’argent liquide « L’avance sur salaire » dit-il « c’est le bordel, après, tu est décalé, tu as besoin d’une autre avance pour finir le mois parce que tu as remboursé la précédente, et tu te retrouves comme ça, sans pouvoir gérer. L’argent, la, il vient de la caisse noir, qu’on s’est constitués avec des petits à-côté, en prévision des coups dur. Non, non, ne proteste pas, je t’ai dis que c’était pour les coups dur, t’es en plein dedans. Tu rembourseras quand tu peux, si tu peux, pas de soucis ».
A ses collègues, ensuite. Jo avait besoin de bras pour déménager. Tout le monde fit un pas en avant : pour Jo, pas de problèmes. Tout le monde avait une dette envers lui, une week-end de permanence échangé, une semaine de vacances décalée, pour arranger ses copains, Jo disait toujours oui, et peut être se sentaient-ils coupables, peut être, se demandaient ils, si ce n’était pas un peu de leur faute si Madame Jo, lassée, l’avait laissé tomber.
Et tout le monde vint le jour dit à l’heure prévue, même le patron, avec les deux véhicules utilitaires de la boîte « Va pas t’emmerder à louer une camionnette hors de prix, Jo, il y a tout ce qu’il faut, ici ». Jo avait quelques meubles massifs hérités de ses parents, qui furent chargés dans les camions et emmenés dans un box, que Jo avait loué, en attendant de se retourner.
Quand tout fut fini, la vie repris son cours.
Sauf que Jo avait changé. Il n’était plus aussi motivé, avait l’air encore plus terne que d’habitude, voire même, en quelques occasions, arrivait en retard. Clairement, le métier lui pesait. Et les gars s’inquiétaient. Ils harcelèrent Jo de questions :
Comment se passait le divorce ?
« Pas bien, ma femme a monté mes enfants contre moi, on n’arrive pas à vendre l’appartement, elle me met des bâtons dans les roues parce que je paie le crédit tout seul, mais je ne peu plus y habiter, mon avocat est pas très bon, je crois… »
Mais tu habites où ?
« Je loge dans un truc pas cher, en attendant »
Parce que ça a vraiment pas l’air d’aller.
« Non. Ca me pèse, tout ça. Les morts, les gens qui pleurent. J’en ai ma dose. Mais je sais rien faire d’autre. »
Tu fais quoi, le soir, pour te changer les idées ?
« Rien. Je m’assois sur une chaise, je regarde la télé et je bois du vin ».
Et tout devint limpide. Jo faisait une dépression carabinée, et il avait plongé dans la picole. La mauvaise pente. Le patron décida de prendre les choses en main. « Jo » dit-il, « Ca fait des années qu’on travaille ensemble, et je vois bien que ça va plus. J’aime pas ça, Jo, te voir sombrer. Non, non, ne dis rien, ça se voit : ça fait combien de temps que t’as pas fait un repas correct ou une nuit complète ? Tu picoles, Jo. Tu bois en ressassant des idées noires. Si t’es alcoolique, je connais un médecin. Il t’enverra en cure. Je t’aiderai pour les papiers, et à ton retour, ta place t’attendra. T’en a marre du boulot ? Ca te pèse ? Tu as droit à des formations. On te paiera ta reconversion, et je t’aiderai à trouver autre chose. Tu as juste besoin de vacances ? Dis moi combien, c’est accordé. Tiens, je te file une prime, va prendre l’air, va quelque part au soleil. Mais réagis, bon sang ! »
Jo dit simplement « Non, ça va. Je vais me rependre, vous avez raison. » Et il se reprit.
Peu à peu, on vit revenir le Jo d’avant. Peut être un peu différent. Parfois, il racontait des blagues. Pas des choses très compliquées, la plupart étaient connues, voire usées, et il ne les racontait pas très bien. Mais les gars riaient, autant pour encourager Jo dans sa nouvelle vocation d’humoriste que de surprise de voir leur copain lancer des choses aussi incongrues que « Tiens, vous la connaissez, celle des deux putes dans un ascenseur ? ». D’autres fois, il ne disait rien, et son regard se perdait dans le vide, un court instant. Mais, globalement, Jo était de retour.
Arriva, comme parfois il en est dans les pompes funèbres, une journée vraiment difficile. Le matin, l’équipe fit les obsèques d’une femme de cinquante ans, morte d’un cancer. L’église était bondée et aucun œil n’y était sec. L’après midi vint le convoi d’un jeune de vingt ans qui s’était tué en voiture. Lors de la mise en bière, la mère refusa de le lâcher, et Jo dut intervenir pour l’éloigner.
Le lendemain, il ne se montra pas au travail, ni ne répondit au téléphone. Il passait prendre son courrier à son ancien appartement, n’avait pas fait de changement d’adresse, et nul ne savait ou il habitait. Ils se débrouillèrent sans lui le matin, il se débrouillèrent sans lui l’après midi, mais tous se demandaient où diantre il pouvait être. Chacun pensait, sans oser le dire à haute vois, que Jo avait remis son nez dans la bouteille et qu’il cuvait certainement dans un coin. Deux étaient partis en réquisition, mais les autres s’attardèrent un peu, tournant autour du patron qui essayait d’avoir des nouvelles de Jo.
La journée était finie, et rien. Le téléphone sonna, mais c’était l’équipe de réquisition. Tous se remirent à bavarder. Trop fort, sans doute, puisque le chef, soudain, intima « Oh ! Vos gueules, j’entends rien ! Tu dis quoi ? Jo est avec vous ? » Mais ils n’entendirent pas la suite puisque, du pied, le chef avait fermé la porte de son bureau.
Ceci dit, c’était tout Jo : se pointer sur une réquisition pour donner un coup de main.
La porte du bureau s’ouvrit, et les questions fusèrent «  Jo est avec eux ? Mais il a foutu quoi, aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’il fiche la-bas ? » mais soudain, tous se turent. Le patron était blême. Bêtement, il parvint à dire « Jo était pas avec eux sur la réquisition. C’était lui, la réquisition » silence « Jo s’est pendu »
Quiconque serait entré dans le bureau ce soir là aurait assisté à un spectacle surprenant : une dizaine de croque-morts qui pleuraient pour un défunt. Qui pleuraient pour leur ami. Et peut être qui pleuraient un peu pour tous les Jo du monde.

Lire aussi :  PFG, première marque du funéraire pour les Français

LAISSER UNE RÉPONSE

Please enter your comment!
Please enter your name here

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.