La morgue, ce lieu qui est passé de l’exposition à l’invisible

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Dans les tiroirs, les corps reposent depuis quelques heures, parfois quelques jours. La morgue sert à conserver le corps avant son inhumation ou sa crémation. La morgue telle qu’on la connaît aujourd’hui est très récente. Sombre et honteuse c’est en ces termes qu’elle est qualifiée. Pourtant lieu indispensable, elle est souvent relayée, reléguée, invisible.

« La morgue est avec l’exécution publique le dernier lieu d’exposition du cadavre, d’un face à face ailleurs refusé, d’où la fascination qu’elle exerce ». Voyelle. M. La Morgue. L’image de la mort. Colloque.

On lui prête des imaginations fantastiques, on devine ce qu’il s’y trouve, on devine qui y travaille, on devine qui y passe. La morgue c’est le lieu de l’image de la mort.

« Morguer » signifiait à l’origine regarder avec hauteur. C’était d’une prison que les guichetiers dévisageaient les prisonniers avant de les écrouer. Puis à Paris, c’est devenu le lieu de reconnaissance des cadavres grâce à une exposition publique. C’était donc le lieu le plus visité de la capitale. Mais déjà auparavant, au XIV siècle, les prisons du châtelet avaient un dépôt de cadavres. Ils sont entassés, identifiables et visibles de l’extérieur.  La morgue se situait derrière Notre-Dame sur la placette appelée aujourd’hui « square de l’île de France ». C’est en 1914, que la morgue, rebaptisée Institut Médico Légal est transférée quai de la Râpée dans le XIIème arrondissement.

C’est le XIXème siècle qui va réellement institutionnaliser la morgue. Des salles séparées par une vitre apparaissent et une salle pour le public est construite. Nous voyons ensuite  arriver une salle de greffe, et une salle d’autopsie. L’installation de la conservation va marquer un tournant dans l’histoire de ce lieu spécifique en 1897.

Identification et curiosité

Le premier but est donc l’identification par exposition des morts violentes. La mort est synonyme de violence dans les toutes les premières images représentatives de la morgue. La visite de la morgue était sujette à la curiosité. Voir la mort pour comprendre le vivant. Tout le monde venait, toutes les catégories socio-professionnelles étaient représentées. La douleur était au cœur de l’exposition.

Morgue_de_Paris_09508 La morgue, ce lieu qui est passé de l'exposition à l'invisible

Morgue de Paris, XIXème s.

Lieu d’interaction

Dans une France -fin du XIXème siècle- répressive en terme de sexualité, la nudité de la morgue était le lieu permissif dans son extrême. Tout le monde s’approchait, la jeunesse venait découvrir ce lieu ouvert et comprendre l’anatomie. Le cadavre est une réalité totalement mise en scène grâce aux regards des spectateurs. C’est le lieu d’interaction ultime, la morgue est d’abord un espace collectif où se nouent les relations sociales.

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La mort, c’est la grande analyste qui montre les connexions en les dépliant et fait éclater les merveilles de la genèse dans la rigueur de la décomposition : et il faut laisser le mot décomposition trébucher dans la lourdeur de son sens. Michel Foucault, Naissance de la clinique. Op. Cit., p.147.

Des exécutions publiques à la décomposition des chairs, la mort fascine. Un épisode particulièrement tragique en particulier met en exergue cette fascination. Celle d’un enfant de la Villette en 1840.

Le 17 mars 1840, on découvre le corps quasi décapité d’un jeune garçon dans la commune de La Villette. On l’apporte dans la matinée à la Morgue. Dès midi une foule immense s’est amassée devant le bâtiment, ce qui témoigne de la rapidité de la circulation de l’information. Les jours suivants, les flots de curieux ne tarissent pas, d’autant qu’une mise en scène spectaculaire est imaginée par les autorités : le 19, l’enfant est embaumé, rhabillé et exposé sur une chaise, dans la vitrine. Il s’agissait à la fois d’allonger la durée de l’exposition, de redonner au cadavre un aspect plus réaliste, plus « vivant » et d’attirer le public. De fait l’exposition dure presque deux mois et demi.  Bertherat, B, op.cit., p.30.

Vers la fin du XIXème siècle, on estime la moralité en danger. On commence par couvrir le sexe des cadavres puis on s’essaie à l’interdiction de l’établissement pour les femmes et les enfants. En 1887, le magistrat Adolphe Guillot demande la fermeture de l’établissement appuyé par les thèses du docteur Gustave Le Bon, psychologue qui met en évidence la dangerosité de la bestialité de la foule et le trouble à l’ordre public.

Voir pour comprendre

C’est donc par la morale que la morgue ferme ses portes au public quelques années plus tard en 1907. Voir c’était savoir, voir c’était reconnaître. C’était surtout expliquer, parler, raconter. Isoler la mort va rompre avec sa représentation. On commence à fantasmer et donc, à avoir peur. Plus de 100 années après, la morgue est devenue ce lieu de l’ultime disparition. Dans la croyance populaire, faire disparaître le lieu, c’est faire disparaître la mort. Les médecins, chirurgiens, personne n’y descend considérant l’étape inférieure comme l’échec de l’étage supérieur. On ne veut pas la voir, elle est cachée, invisible. L’hôpital Georges Pompidou est une preuve absolue de cette désolation car c’est en achevant les travaux de l’hôpital qu’ils ont constaté que la morgue n’avait pas été construite. Aristote disait que la vision était le plus noble de nos sens. Or la mort devient ici inénarrable, incompréhensible.

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Fermeture à la mémoire

C’est donc la bourgeoisie du XIXème siècle qui a jeté pudiquement un voile sur la mort. On cherche à ne plus voir quelque chose qui reste de l’ordre de l’imperceptible au sens empirique du terme. Pourtant la mort apparaît entre l’image et la parole. On le voit très bien avec ces mises en scène très ritualisées à l’époque et même encore aujourd’hui dans d’autres cultures (cf. le pleureuses) alors que de nos jours, aussi horrible soit elle, la mort est silencieuse, le deuil difficile.

Cachez-moi cette morgue

Cacher la mort, c’est cacher la morgue, donc le lieu même de la mort. Et avec ce mouvement c’est tout la profession que l’on efface. Les agents d’amphithéâtre sont transparents pourtant présents chaque jour pour accueillir la violence du chagrin et s’insérer dans un rouage complexe entre le corps qui « n’est pas encore descendu » et le corps qui s’en va. Pour certains aujourd’hui la morgue c’est ce lieu sous terrain. Pour d’autres c’est un amphithéâtre ( tout la symbolique de la mise en scène expliquée plus haut est perceptible par ce terme ), un dépositoire, une chambre mortuaire, un lieu de conservation où décèdent 80% de la population. C’est un endroit obligatoire à un hôpital, maison de retraite, au delà de 200 décès par an. La chambre mortuaire est un service gratuit pour les trois premiers jours permettant à la famille d’organiser les obsèques dans le délai légal.

LEGO_Morgue La morgue, ce lieu qui est passé de l'exposition à l'invisibleUne morgue doit avoir un accueil séparé de la zone technique (soins de conservation par exemple). Si les familles souhaitent que le corps reste au delà des trois jours, le service devient payant et le prix est fixé par le directeur de l’établissement. Le transfert du corps vers une chambre funéraire doit être organisée dans les 48H suivant le décès.

La morgue…ce lieu invisible où seuls les professionnels habillés de noir passent, à l’arrière, en dessous, où seuls les caducées de thanatopraxie franchissent le seuil de la porte. Cette morgue que l’on ne veut pas voir qui est pourtant le lieu le plus important au sens même où il est le premier lieu de vie du défunt, le premier lieu de vie, de la mort.

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