La mort en noire : Boulin, l’affaire est dans le lac…

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Le 30 octobre 1979 à 8 h 40, le corps d’un homme est retrouvé dans l’étang Rompu, dans la forêt de Rambouillet. C’est bizarre, le cadavre se trouve à cinq mètres de la berge, il est à genoux, la tête hors de l’eau, il y a une cinquante de centimètres de profondeur et une couche de vase de d’une quarantaine de centimètre.

Le véhicule du défunt, une Peugeot 305 n’est pas loin, stationné sur la berge, à quelques mètres du chemin qui mène à l’étang juste à côté de la départementale qui relie Saint-Léger-en-Yvelines au sud à Montfort-l’Amaury au nord.

Le SRPJ de Versailles se rend sur les lieux, la victime n’est pas n’importe qui, il s’agit de Robert BOULIN, ministre du travail en poste. Les premiers éléments de l’enquête s’orientent vers la cause du suicide. On savait l’homme politique en proie à une grave dépression.

Tout a commencé en 1979, à la fin de l’été, plusieurs journaux reçoivent des lettres anonymes. Des courriers qui accusent Robert Boulin de tremper dans une magouille immobilière, il aurait acquis deux hectares de garrigue à Ramatuelle, sur ce terrain il aurait fait ériger un mas de 180 mètres carrés. Tout cela par l’intermédiaire d’un ami, Henri Tournet, qui lui cède le terrain pour un prix dérisoire : 40 000 francs.

Mais Tournet a déjà vendu le terrain à trois autres pigeons et Boulin est victime d’une escroquerie. Cependant Robert Boulin est intervenu à diverses reprises pour obtenir la constructibilité de cette garrigue. Tournet , lui a remboursé les 40 000 francs à Robert Boulin. Le ministre du travail est donc soupçonné de trafic d’influence.

Le journal d’extrême droite Minute est le premier à attaquer vigoureusement le ministre le 17 octobre, titrant « Boulin a fait la belle boulette ». Boulin use de son droit de réponse, il déclare sur Europe 1: « Que voulez-vous que je réponde ? J’ai l’âme et la conscience tranquilles et j’ai été exemplaire. Peut-être encore plus que vous ne le pensez, parce qu’il y a des choses que je ne peux pas dire ici ». La presse continue de tirer à vue sur le ministre.

L’affaire est donc entendue, le ministre est avant tout un homme, il n’a pu supporter la vindicte populaire, la campagne de presse orchestrée contre lui a eu raison de sa foi en la vie, il a préféré le suicide plutôt que d’être trainé dans la boue diffamé en place publique.

Fin de l’histoire…

Sauf que si l’on s’attarde un peu plus sur le dossier on se rend compte que tout le monde n’est pas forcement de cet avis, à commencer par la famille du défunt qui si au départ avait accepté la thèse du suicide, penche maintenant pour celle de l’homicide, on aurait assassiné le ministre !

Pourquoi ce revirement ? L’avocat de la famille — Robert Badinter — qui a accès au dossier, découvre des photos du visage de Boulin tuméfié, le doute n’est plus permis, c’est un meurtre.

Certains diront que c’est logique, on ne peut pas admettre qu’un homme qui se soit lancé dans la politique, donc avec une âme de conquérant, devienne suicidaire du jour au lendemain. Mais si l’on reprend certains points de l’affaire, on se rend compte qu’il y a de quoi douter.

Boulin est retrouvé la bouche fermée, logiquement une personne qui se noie à la bouche ouverte, même dans le cas d’un suicide, il y a des réflexes de survie, comme tenter de respirer.

Les chaussures et bas de pantalon du ministre sont peu souillés par la vase, comment a-t-il pu se rendre ici sans se salir ?

Le portefeuille est resté sec, mais nul ne connait l’endroit où il fut retrouvé. Le corps de Boulin été déplacé avant l’arrivée du médecin-légiste. Personne ne saura ainsi pourquoi son gilet est déchiré dans le dos…

Les photographies de l’identité judiciaire révèlent que Robert Boulin porte une entaille à la limite du poignet et de l’avant-bras droit. Selon les dernières personnes qui l’ont vu avant son décès, il n’était nullement blessé. On ne retrouve pas trace de cette plaie dans le rapport d’autopsie…

La première autopsie du corps de Robert Boulin, effectuée par les docteurs Bailly et Depouge, confirme point par point les conclusions des policiers de Versailles :

« L’enquête a formellement établi que le décès de M. Robert Boulin est consécutif à un suicide par noyade précédé d’une forte absorption de Valium (…) » Les médecins constatent un œdème hydroaérique du tissu pulmonaire accompagné de présence d’eau à l’intérieur de la cavité gastrique. (…) Ces conclusions sont celles habituellement observées dans les cas d’asphyxie par submersion. (…) Les lésions constatées au visage peuvent avoir été provoquées par une chute antérieure à la mort et ne sont pas suffisantes pour envisager l’hypothèse de violences volontaires préalables1. »

Il est précisé aussi dans ce rapport la présence de lividités cadavériques dans le dos du du ministre. Sauf les lividités ont lieu en parties déclives du cadavre, donc pour un homme mort à genoux (en position dite du prieur), elles ne peuvent être à cet endroit, mais au ventre et en dessous des genoux. Conclusion : Le corps a été déplacé…

En 1983 suite à la demande de la famille du ministre, son corps est exhumé afin de pouvoir pratiqué une seconde autopsie.

On découvre alors une trace de corde au poignet droit, et un hématome derrière la boite crânienne de Robert Boulin. Le docteur Daniel Jault déclarera des années plus tard « on a tous pensé qu’il avait été liquidé 2». Seulement cela fait quatre ans que le ministre est décédé, la nature a bien avancée son œuvre putréfactive, personne ne peut vraiment affirmer, tout le monde reste sur le droit de réserve, on n’affirme rien, sauf une fracture du mandibule supérieur gauche datant du vivant de la victime.

Lors de la première autopsie, plusieurs organes furent prélevés sur Boulin dont la langue, le larynx et les poumons, ils auraient dû être placés sous scellés judiciaires mais ont été incinéré, empêchant ainsi toute contre-expertise.

Le véhicule lui-même aura subit que de très courte investigation, pas d’analyses poussées sur des taches suspectes, pas de recherche d’empreinte, même si l’on a retrouvé des mégots de cigarettes, alors que le ministre ne fumait pas.

La lettre d’adieu de Boulin, envoyée à plusieurs destinataires hauts placés, laisse aussi certaines personnes perplexes, des décalages entre les lignes, et ce ne sont que des copies, nul ne retrouvera l’originale de cette lettre.

Alors suicide par trop de pression avec l’affaire de Ramatuelle, ou exécution d’un homme qui en gênait d’autres dans l’ascension des sommets de l’état ?

Nul ne le sait, ou presque. Deux théories, deux clans qui s’affrontent à coups d’expertises et de contres-expertises.

Il est à noter que dans les années 1980, les Renseignements généraux (RG) ont enquêté sur l’affaire Boulin. Dans un rapport des RG du 13 octobre 1987, il est notifié que quatre hommes de main sont désignés selon une source issue du SAC comme les responsables de l’agression contre Boulin3

©Stanislas PETROSKY

L’Atelier Mosésu

1 Jacques Derogy et Jean-Marie Pontaut, Enquête sur les « Affaires » d’un septennat, éditions Robert Laffont, 1981

2 Sud Ouest 10 juillet 2011 interview réalisée par Yann Saint-Sernin

3 Frédéric Charpier, Les officines, trente ans de barbouzeries chiraquiennes, Le Seuil, 2013.

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