L’art d’être grands parents

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Beaucoup d’histoires issues de ces tranches de vies se veulent étonnantes ou amusantes. Toutes, néanmoins, ne le sont pas. Et aujourd’hui, je n’étais pas d’humeur à vous faire rire.

grands_parents-300x215 L'art d'être grands parentsC’était l’été. Un beau mois de juillet, avec assez de soleil pour mettre du baume au cœur des gens et assez de pluie pour faire verdir la campagne. C’étaient les vacances, et les rues Brestoises étaient désertes, comme toujours en cette période de l’année, lorsque le petit jeune rentra chez lui. Nous installâmes son cercueil blanc laqué dans le salon de ses parents, ou les proches viendraient se recueillir les trois prochains jours.

A dix sept ans, ses vacances en Vendée s’étaient interrompues un soir, ou plutôt un matin, en rentrant de discothèque, lorsque leur voiture avait rencontrée celle d’un chauffard ivre. Le chauffeur de celle ou se trouvait le jeune homme n’avait rien bu. Sur les cinq occupants du véhicule des jeunes, trois étaient morts, un dans un coma profond. La cinquième ne savait pas encore si elle remarcherait un jour.

L’ivrogne n’avait pas une égratignure. S’il y a un dieu pour les poivrots, il s’appelle Satan.

Le corps martyrisé du jeune homme se trouvait donc dans le salon de la grande maison de ses parents. Ses trois frères et sœurs ne savaient pas trop que faire, errant autour de la bière, l’air hagard, cherchant le lien entre cette boîte blanche scellée et leur frère bien aimé. Il n’avaient pas pu le voir, bien entendu. Il ne valait mieux pas.

Le père accueillait les visiteurs avec une froideur efficace, qui faisait s’exclamer  »quel courage ». Ce n’était qu’une apparence : il s’était perdu en lui-même, et réagissait à des stimuli par des automatismes. Il n’y avait plus personne derrière son regard, qu’un automate tout juste capable d’accomplir ce qu’on attendait de lui, sans comprendre la portée de tout cela.

La mère s’était réfugiée dans les paradis artificiels généreusement prescrits par un médecin en guise de pis-aller. Elle aussi errait, fantomatique, son attention captée sans cesse par des détails futiles, l’arrangement des fleurs qui inondaient le salon, le niveau de la réserve de café qui abreuvait les visiteurs. Elle cherchait désespérément à se rappeler comment pleurer, et y parvenait parfois.

Seule efficace dans ce tourbillon de peine, la grand-mère allait, infatigable, de l’un à l’autre. Un conseil pour le père, une parole de consolation pour les enfants, un appel discret à la modération médicamenteuse pour la mère, elle semblait disparaître sitôt sa tâche accomplie pour réapparaître précisément ou sa présence était souhaitée.

Et à présent que les pompes funèbres se présentaient à la porte du pavillon familial cossu, elle les tenait à l’œil. Tout devait être parfait.

Les croque-morts commencèrent par charger les fleurs. Ils en profitaient pour faire un inventaire et demander à la mère, qui se tenait à côté, comment elles seraient disposées à l’église. A chaque erreur, à chaque hésitation, elle reprenait rapidement et doucement les rênes, l’air de rien.  »Sur le cercueil ? Il y aura déjà celle-ci, tu n’as pas peur que ça fasse trop ? »  »ce serait dommage de laisser celle de ses camarades d’école en retrait, non ? ». Et mine de rien, tout s’arrangeait vite et bien, à la perfection. Même le maître de cérémonies avait du mal à suivre.  »Ne vous inquiétez pas » lui glissa un instant la petite vieille,  » je vous aiderai une fois sur place ».

Puis la levée de corps. Lorsque le maître de cérémonies donna le signal du départ du cercueil, elle veilla à ce que chacun se trouve à une place d’où il pourrait assister à tout sans gêner le travail des pompes funèbres.

A l’église, une jeune fille pleurait à chaudes larmes. C’était depuis un an la petite amie du jeune défunt, qui faisait l’expérience la plus difficile, celle du deuil, avec son premier grand amour. Elle était noyée, parmi la foule imposante, et semblait condamnée à assister à la cérémonie de loin, lorsqu’une main douce mais ferme lui saisit l’avant-bras, et la tira vers la famille.  »Ta place est parmi nous » dit simplement la grand-mère.

La cérémonie se passa, longue et émouvante. Les témoignages se succédaient, tous disant la gentillesse de ce garçon travailleur et actif, ce bon élève, bon camarade. Nulle parole de haine ne fut prononcée, nulle vengeance souhaitée, tout resta digne. La grand-mère ne quittait pas des yeux sa famille, et, à la moindre ébauche de malaise, à la moindre menace d’évanouissement, au moindre signe d’hystérie, faisait un signe à un membre plus éloigné de la famille, moins incapacité par le deuil, pour emmener l’intéressé respirer dehors quelques minutes.

Les croque-morts étaient impressionnés. La famille pouvait vivre son deuil à plein, la petite vieille les protégeait de toute son énergie.

Puis vint le moment d’aller au cimetière.

La, sous le regard de l’assemblée encore nombreuse, le maître de cérémonie fit son discours. Puis des poèmes furent lus, chacun passa devant le cercueil pour le geste de l’adieu, et enfin, ce fut l’inhumation. Dans un silence seulement rompu par des sanglots, le cercueil fut descendu dans la fosse, et tout passèrent y jeter une fleur.

Durant tout ce temps, la grand-mère n’avait pas lâché ses petits-enfant, distribuant la un mouchoir en papier, ici une parole apaisante, posant parfois une main réconfortante sur un bras ou une épaule.

Et soudain, ce fut fini. Chacun se retrouva la, livré à lui-même ; tous comprirent alors que la vie devait continuer, que d’autres combats, le deuil, le procès, les attendaient, et c’est comme si chacun avait compris ce que l’avenir attendait de lui.

Le corbillard était un peu plus loin, et j’y ramenais les sangles qui nous avaient servi à descendre le cercueil. Mon regard fut attiré par une silhouette. C’était la grand-mère. Elle avait accompli sa tâche, elle avait protégé sa famille, elle avait distribué tout l’amour et la consolation qu’elle avait à donner, avait pris sur ses forces pour que tout se passe aussi bien que possible.

Et maintenant, seule, digne, cachée, un mouchoir tamponnant ses yeux rouges, elle prenait un peu de temps pour elle, pour pleurer.

 

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