Laurent Obertone explore l’esprit d’Anders Breivik : interview

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Laurent Obertone : l’auteur de « La France Orange Mécanique » continue son exploration et sa lecture de notre monde sous l’angle de sa violence. C’est à Anders Breivik, auteur du massacre de 69 personnes en Norvège, qu’il s’est intéressé dans son second livre, « Utøya », et il nous a accordé, à cette occasion un entretien passionnant.

Son précédent livre avait obtenu un écho international, et propulsé Laurent Obertone sur le devant de la scène littéraire Française : pour les uns, promoteur des extrêmes, pour les autres, journaliste lucide et courageux, il ne laisse personne indifférent. Nous sommes sûr d’une chose : c’est une grande voix de demain. C’est avec gentillesse et disponibilité qu’il a répondu à nos questions.

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Laurent Obertone (Photo : copyright Ring et Aurélien Godet)

Laurent Obertone, bonjour, après la « France Orange Mécanique », vous sortez « Utøya », un livre sur Anders Breivik. Comment peut-on le définir ? C’est un document, un roman, une biographie romancée ?

C’est un récit immersif, dans la tête d’Anders Breivik, sur les attentats du 22 juillet 2011, mais aussi leur avant et leur après. Si le livre se lit comme un roman, chaque détail est le fruit d’un important travail d’enquête. Je restitue d’abord la réalité.

Pourquoi avoir choisi ce sujet, la tuerie commise par Anders Breivik sur l’île d’Utøya ?

C’est un sujet qui ne pouvait échapper à la littérature. Je me suis intéressé à l’affaire dès le lendemain de la tuerie. Après le procès de Breivik, je me suis dit que tout restait à dire. Et j’ai voulu le dire, emmener le lecteur sur Utøya, le plonger dans la tête de Breivik, pour voir comment un tel assassin fonctionne, de l’intérieur, dans sa construction, sa préparation, pendant son passage à l’acte.

J’ai lu « La France Orange Mécanique » parce qu’il parle du pays ou je vis, mais pas encore « Utøya », qui traite d’un fait, certes dramatique, mais éloigné géographiquement. Comment expliqueriez-vous au français que je suis qu’au delà de l’aspect émotionnel, la lecture d’ « Utøya » est importante ?

Elle est importante parce que Breivik aurait pu exister n’importe où. Breivik n’est pas le produit d’une idéologie, d’un climat, de son éducation… Il est essentiel de comprendre les vraies raisons qui poussent les gens comme lui à planifier et réaliser de tels massacres, minutieusement, en prenant toutes les précautions pour rester insaisissables, jusqu’à leur explosion aux yeux du monde.

Votre premier livre, « La France Orange Mécanique », était une litanie de faits divers, aujourd’hui le sujet de votre livre est un massacre : qu’est-ce que la violence nous apprend sur la société ou nous vivons, selon vous ?

Une somme de faits divers nous donne des indications sur les sociétés. Un seul fait divers nous donne des indications sur la nature humaine. Il ne faut jamais perdre de vue que cette nature est violente, obsédée par la recherche de pouvoir. La société domestique l’individu, en canalisant sa violence. Mon premier livre traitait surtout de l’ultraviolence anti-sociale, favorisée par le laxisme judiciaire, de groupes qui ne s’identifiaient pas à notre société.

Pour Breivik, c’est différent. Quelqu’un comme lui, un loup solitaire relativement intelligent, à la volonté de puissance démesurée, échappe à tout contrôle social et utilise des éléments de la société, en particulier l’hyper-médiatisation, pour arriver à ses fins.

Pour écrire Utøya, vous avez compulsé notamment les 4000 pages du manifeste de Breivik. Vous êtes-vous également rendu sur les lieux, l’île d’Utøya, notamment ?

Oui, j’ai passé beaucoup de temps là-bas, afin de rencontrer des témoins de la tuerie, des policiers, des citoyens, de recueillir mes informations, de m’imprégner de l’ambiance sur place.

Quelle ambiance y-a-t-il là-bas ? Qu’est devenue l’île aujourd’hui ?

Une ambiance lourde et glaciale. L’avenir de l’île est incertain : une partie des familles veut la réaménager pour que les universités d’été du parti travailliste y poursuivent leurs rassemblements, une autre partie des familles veut en faire un mémorial. Le massacre est encore dans tous les esprits, en Norvège. Utøya risque de rester inoccupée un certain temps.

Avez-vous tenté de rencontrer Breivik ? Pourquoi ?

Non. Les gens comme lui sont de redoutables manipulateurs. Ils savent exactement que dire aux psychologues, aux journalistes et aux enquêteurs. Ça n’aurait fait qu’ajouter un discours à ceux qu’il a déjà prononcé. J’ai considéré que ses actes en disaient bien davantage que ses paroles.

Aussi bien dans la « France Orange Mécanique » que dans « Utøya », vous vous plongez dans des thématiques lourdes. N’est-ce pas difficile moralement parfois à supporter ? Comment faites-vous pour vous changer les idées ?

Je sais faire la part des choses : de tels sujets sont immersifs, mais quand je n’y travaille pas je mène une vie normale. Se plonger dans la vie de Breivik a quelque chose de vertigineux, mais une fois que j’ai tout appris et tout dit sur un tel sujet, je m’en sens libéré.

Vos livres font polémique, et « Utøya » sans doute encore plus que la « France Orange Mécanique ». Votre éditeur le vit bien ? Les autres auteurs de Ring ne craignent pas d’être publiés par une maison qui pourrait avoir une réputation sulfureuse, à force ?

Je ne crois pas qu’Utøya fasse polémique. La polémique, c’est Breivik. En réalité tout le monde est d’accord là-dessus. Mon éditeur l’a compris et défend mon travail, tout comme les autres auteurs de Ring, qui pensent comme moi que la littérature ne doit rien s’interdire, surtout pas ce qui est hors de portée du journalisme traditionnel.

Sur votre page Facebook, vous publiez régulièrement des liens vers des articles traitant de votre livre en Norvège. Un éditeur là-bas s’est il montré intéressé par une éventuelle traduction ?

Nous avons reçu à ce jour 18 demandes de traduction… Plusieurs éditeurs norvégiens se sont manifestés, les Norvégiens étant très intéressés par Utøya. Des discussions sont en cours.

Savez-vous si Anders Breivik a entendu parler de votre livre ? Et dans l’affirmative, ce qu’il en a dit ?

Son avocat a dit qu’il attendait de lire Utøya pour juger de son contenu. Si son avocat le lit, Breivik y réagira peut-être. Je m’attends à ce qu’il en désapprouve le contenu, les gens comme lui sont très rarement d’accord avec ce qu’on peut dire d’eux. Il défend son image, je défends la réalité.

Pour la « France Orange Mécanique », vous étiez tombé dans un véritable traquenard chez Laurent Ruquier, avec Aymeric Caron en exécuteur en chef devant un public qui vous était hostile. Si ils vous invitaient pour « Utøya », vous iriez ?

Bien sûr. Les téléspectateurs ne s’y trompent pas : M. Caron est un homme de spectacle et d’esbroufe, je suis un écrivain et un enquêteur. Et je suis sûr de mon travail.

Stéphane Bourgoin, le spécialiste français des tueurs en série et de masse, est également édité chez Ring. Vous avez eu l’occasion de parler ensemble de Breivik et de votre livre, tous les deux ?

Stéphane Bourgoin est un ami, nous discutons régulièrement. Il est l’incontestable spécialiste des tueurs en série et ses conseils me sont très précieux. Même s’il s’appuie sur une enquête rigoureuse, mon livre ne prétend pas aller sur son terrain d’analyste : il est d’abord un document littéraire.

Dernière question, traditionnelle, le mot de la fin est pour vous : qu’aimeriez-vous dire aux lecteurs de Funéraire Info ?

Je leur souhaite une excellente lecture, et j’espère qu’ils en reviendront indemnes !

« Utøya »
Laurent Obertone,
éditions Ring,
400 pages, 20 euros,
disponible en librairies

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2 COMMENTAIRES

  1. Nous sommes quelques-uns à avoir embarqué les bouquins de Stieg Larsson en vacances, pour lire un bon polar sur la plage… C’est fou comme le background de la série Millenium était presque prémonitoire, et comme l’avertissement sur le danger néo-nazi était clair.
    Je ne sais pas s’il lira « Utøya », mais je me demande si Anders Breivik a lu lui aussi la série Millenium pendant qu’il élaborait son plan macabre, pour se détendre…

    • C’est une excellente question. Je ne sais pas si la réponse est dans le livre de Laurent Obertone.
      Concernant le nazisme de Breivik, ce qui me taraude, c’est qu’il était également membre d’une loge maconnique, l’un étant totalement incompatible avec l’autre.
      L’on pourrait alors supposer que Breivik a élaboré son propre système de valeurs et de pensées, d’où l’intérêt du livre, qui le décortique jusqu’au bout.
      Il est important de préciser, je l’ai d’ailleurs dit à Laurent Obertone, que je n’ai pas encore lu le livre. mais ce sera corrigé très bientôt.

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