Le courage ou l’égoïsme de mourir pour ses convictions

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mourir par convictions

On ne compte plus le nombre de personnes célèbres ou anonymes, qui sont mortes pour leurs convictions. Mais que se cache-t-il derrière ce mot ? Mourir pour ses idées politiques, idéologiques ? Mourir pour libérer les peuples ? Mourir par amour ? Égoïste ou altruiste ? Et si c’était bien plus compliqué que cela ?

Penser c’est provoquer un déséquilibre, et c’est ce déséquilibre qui nous permet d’avancer, sans cela, on ne bouge plus, sans cela, on meurt.

Exit la religion, je ne parlerai pas ici de ceux qui sont morts depuis que le monde est monde au nom d’un dieu peu importe son nom, là n’est pas le débat. Mais de manière tout à fait parallèle, il y a également ceux et celles qui n’ont pas hésité à sacrifier leur vie pour les idées ou les personnes qu’ils défendaient.

Nous sommes tous animés par des valeurs, des convictions, des choses en nous, qui sont inébranlables, nées et entretenues par l’acquis, par l’éducation et par nos diverses croyances et éducations. Certains capitulent vite devant l’adversité, d’autres décident simplement de poser les armes, considérant qu’une vie entière pérenne et heureuse vaut mieux que toutes les guerres du monde. D’autres évoluent et changent d’idées. Et puis il y a ceux qui, d’un iota, ne changeront rien et feront de leur vie toute entière une bataille idéologique à mener. Mais toutes ces batailles se valent-elles, qui de nous peut en juger ? On dit « pour la bonne cause » ? Mais de quel côté se place-t-on ? Jeanne d’Arc est-elle morte pour rien ? La famille Goebbels, ces membres du parti nazi dont la mère avait tué ses enfants avant de se suicider le lendemain de la mort du führer  est-il un martyre ou un assassin ?

En fait, il s’agit du même postulat que le suicide. Il y a ceux qui diront que c’est courageux, d’autres que c’est lâche, entre les deux, l’Église condamnera et les rumeurs siffleront. Mourir par conviction c’est exactement la même chose à ceci de près, qu’on préférera toujours celle des autres. On pourra penser que mourir pour soi est tout à fait égoïste, symbole-de-labolition-de-lesclavage- Le courage ou l’égoïsme de mourir pour ses convictionspourtant il s’agit peut être de la mort la plus noble. Je pense particulièrement à la libération des esclaves. Combien sont-ils à être morts non pas pour la liberté du peuple entier, mais pas identité personnelle ? Et en ce sens la légitimité est tout autre puisque, que resterait-il à un corps privé de son identité hormis une carcasse terrestre sans aucun avenir ?

Aux portes de la thèse

Glorieux ? Héroïque ? Hegel en parfait patriotique, considérait qu’il n’y avait rien de plus juste que de mourir pour un état, parce que «  Tout ce que l’homme est, il le doit à l’État ». L’Homme étant libre parce que les lois le décrivent comme tel. N’est-il pas le propre de l’Homme, ce qui nous distingue des animaux par exemple, en cette conscience de la vie et de la mort qu’est de lutter pour sa vie, et s’incliner devant la mort lorsque les causes qu’il défend sont plus grandes que lui-même ? Ne courrons-nous pas dans une société individualiste où mourir pour les derniers gadgets électroniques à la mode serait notre seule preuve de courage identitaire et éthique ? Je pense particulièrement à Antigone, tragédienne de la mythologie grecque où elle s’oppose jusqu’à la mort à Créon qui avait interdit d’ensevelir son frère Polynice pour des raisons politiques. Jean Anouilh disait d’elle « Antigone était faite pour être morte ». De Socrate à la ciguë, aux attentats contre Charlie Hebdo, la mort et les idées sont liées depuis la nuit des temps et revêtent diverses formes au cours des époques. La liberté de penser et des pensées, est-elle condamnée à disparaître ? En vérité elle a toujours été une lutte incessante, une bataille sans fin.

Au cœur de l’antithèse

Brassens, chanteur engagé, pensait qu’il était absolument ridicule de mourir pour ses idées.

Vouloir changer le monde à la seule prétention de détenir une vérité n’était-elle pas l’apanage même de l’égoïsme ? Tout le monde ne meurt pas pour libérer les peuples du joug de l’envahisseur, certains meurent par convictions intimes et personnelles, d’autres parce qu’ils pensent détenir la vérité, d’autres encore par amour. L’amour n’est-il pas le comble de l’égoïsme, au sens de l’égo premier du terme ? Nietzsche écrivait dans l’Antéchrist que si nous mourrions pour une cause cela ne prouvait rien d’autre que nous y croyions. Et que d’ailleurs nous aurions plutôt tort, puisque nous n’aurions plus aucun mot pour défendre notre argumentation.

Dans la façon qu’a un martyr de jeter sa certitude à la face de l’univers s’exprime un si bas degré d’honnêteté intellectuelle, une telle fermeture d’esprit devant la question de la vérité, que cela ne vaut jamais la peine qu’on le réfute. »

L’Antéchrist, §53.

tristan-iseult Le courage ou l’égoïsme de mourir pour ses convictions
Tristan et Iseult, morts de chagrin

Il en est de même en amour, mourir pour quelqu’un c’est surtout mourir pour ne pas avoir à vivre sans lui ou sans elle. C’est échapper à la condamnation de l’absence et du vide abyssal d’un trop plein d’amour dont on ne saurait que faire. Nous n’épargnions pas la douleur de l’autre, nous n’épargnons que la nôtre.

Et si tout était une question de rythme ?

Il y a, en philosophie, des courants contraires ou complémentaires qui opposent d’un côté l’utilité supposée d’une mort lente c’est-à-dire en conscience de la fin inéluctable liée au refus d’un changement de postulat,- par exemple les journalistes enfermés à vie dans des prisons à l’étranger. Et ceux qui meurent bruyamment, et rapidement dans une guerre où l’absence de mot pour s’expliquer révèle plus de la barbarie.

Et si la vraie question se situait de l’autre côté ? Et si la vraie question c’était de savoir sur quoi il serait légitime de mourir. Après tout John Lennon chantait dans Imagine « Nothing to kill or die for » : qu’il n’y ait rien pour quoi on serait prêt à tuer ou à mourir. Parler de martyr c’est parler de bourreau, et dans une vie toute entière, il y a un moment où l’on doit se positionner d’un côté ou l’autre, et personne, peu importe ce qu’il croit être ou défendre, ne saura à cet instant T, de quel côté il se trouvera.

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