« Le Domaine », un film au coeur des pompes funèbres

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Images extraites du documentaire Le Domaine

Le désir de réaliser un film en immersion sur un sujet encore largement tabou, la mort : c’est ce qui a notamment conduit le réalisateur Greg Nieuviarts à tourner « Le Domaine ». Sept années de maturation et d’embûches, et à l’arrivée un beau documentaire qui partage le quotidien de deux entrepreneurs de pompes funèbres du Mans et de Bourg-en-Bresse. Un film humain. Une réflexion sur leur métier.

Funéraire Info : comment est né ce documentaire ?

Greg-Nieuviarts-150x150 "Le Domaine", un film au coeur des pompes funèbres
Greg Nieuviarts

Greg Nieuviarts : Il y a en peu qui parlent de ce métier, qui est souvent approché sous son aspect financier ou par son côté spectaculaire (la thanatopraxie). Pour un documentariste, quoi de plus excitant que de combler le vide, donner du sens à l’invisible, filmer ce qui reste encore tabou. Je voulais réaliser un film en immersion. Pour cela il m’a fallu du temps pour comprendre les pratiques, comment filmer la douleur, les corps, les professionnels. Comment trouver la bonne distance avec un sujet qui nous est si intime.

Comment avez-vous fait ?

C’est en observant ces professionnels que j’ai compris quelle devait être mon approche. La caméra allait suivre le cours de la vie, celui de la main du thanato qui masse le bras ou l’oreille, celui de l’organisateur des cérémonies. La caméra devait être fragile, portée à l’épaule afin de ne rien figer. Les séquences devaient être au plus proche des pratiques. Parfois lentes et parfois très rythmées, d’une autorité que l’on ne soupçonne pas.  « Le Domaine » parle des évolutions de notre rapport à la mort, au travers des pratiques de deux entreprises. Un film miroir en quelque sorte.

Pourquoi avoir précisément choisi ces deux entrepreneurs de pompes funèbres ?

Avant de rencontrer Pascal Malherbe et Jean-Pierre Comtet, j’ai contacté de nombreuses personnes. Il me manquait un fil conducteur. J’ai compris que je voulais faire un film sur la transmission des savoirs. Un film qui trouve son origine dans notre passé pour mieux filmer le présent et ainsi imaginer le futur. Il fallait que je trouve des professionnels qui sont nés dans le métier, des gens du « Domaine ». J’ai donc envoyé presque 50 lettres auprès d’entreprises familiales. Je n’ai reçu que peu de réponses dont celles de Jean-Pierre Comtet et Pascal Malherbe. Nous nous sommes rencontrés et ils m’ont ouvert leur porte. Nous avons appris à nous connaître. Ils m’ont fait confiance. Ce n’est pas facile pour des entrepreneurs de pompes funèbres d’ouvrir ainsi leur porte, car c’est un métier qui aime à se parer, qui aime à être toujours parfait vis à vis de l’extérieur. Pourtant c’est un métier où toutes choses est en lien avec l’humain et donc l’imperfection. Or cette imperfection ne devrait pas exister car c’est elle qui peut devenir choquante. Peut-être parce que nous parlons ici d’un tabou.

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Vous montrez des scènes crues, comme celle de la toilette mortuaire, qui peuvent peut-être choquer. Pourquoi ?

Cette question m’a habitée constamment. Qu’est ce qui choque le plus ? Une coulée de sang sur un cou ou un doudou sur une table de soin ? Le pied d’un professionnel qui bute sur la roue du chariot sur lequel repose un défunt ? Le son de la table métallique qui claque au moment où le corps est accueilli dans le cercueil ? Tout devenait choc car tout est humain dans cet univers symboliquement très connoté. C’est pourquoi il a fallu créer des sas, des respirations, pour accompagner le spectateur. Ce film donne la parole à ceux qui travaillent au quotidien avec la mort. Je ne voulais en aucun cas choquer le spectateur car je voulais qu’il entende. Toutefois, je ne voulais pas faire un film lisse car alors la parole des professionnels n’aurait pas été prise au sérieux. L’âpreté de certaines séquences fait corps avec le discours. Elle crée l’impact nécessaire à l’écoute. Comme le dit Jean-Pierre Comtet, « La mort est quelque chose que l’on sait être… ». Saura-t-elle se laisser voir ?

A-t-il été simple de faire accepter votre caméra auprès des familles ?

Pour les familles cela a été beaucoup plus long. Au début je pensais même que j’allais devoir construire mon film sans elles. Ce sont les employés des pompes funèbres qui, une fois ma démarche comprise, m’ont montré comment faire. Comme eux, il fallait trouver la bonne distance pour accompagner les vivants sans être trop présent. C’est une forme de respect de ce qui est en jeu à ce moment là. Je ne parle pas d’empathie, mais de respect. Le contrat avec les familles était assez simple. Je ne les filmais que lorsque les professionnels étaient présents. Le film devait se faire à travers eux.

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En tant qu’observateur de ce milieu funéraire, qu’est-ce qui vous a frappé ?

Ce qui m’a le plus frappé n’est pas dans ce film. C’est un autre vaste sujet. C’est le rachat par le financier de toutes ces petites entreprises de pompes funèbres pour former des groupes homogènes. C’est imaginer que tous ces artisans qui ont combattu pour devenir maître de leur entreprise ont été capable de se vendre au plus offrant, alors qu’ils avaient je pense tous quelque chose à transmettre à un jeune, même si ce n’était pas leur enfant. La pompe funèbre dans certaine région va devenir un monopole, dans mon département notamment en Ille-et-Vilaine. C’est donc un appel que je lance à ceux qui n’ont pas encore vendu : réfléchissez à deux fois. Cooptez un jeune qui veuille porter vos valeurs. Pas un vulgaire business. C’est peut-être ainsi que le lien entre les pompes funèbres et les familles pourra se renforcer.

Votre regard sur la mort a-t-il changé ?

Oui. Elle est désormais à côté de moi. J’ai de nombreux amis qui partent malgré leur jeune âge. La malbouffe qu’on nous inflige depuis longtemps a transformé nos corps. Malgré notre reprise en main, les dégâts sont là. Je vis donc avec l’idée que peut-être demain se sera moi. Ce n’est pas négatif. Cela me porte plutôt à relativiser certaines choses et à en privilégier d’autres. La mort n’est pas nécessairement une mauvaise compagnonne. On aimerait ne pas l’avoir assise trop prêt de nous. Il faut se jouer d’elle, s’en amuser pour mieux accueillir ce qui nous entoure.

Une production Les films de l’Autre côté. Site du film : Le Domaine. Avant-première vendredi 30 octobre (19h) à Rennes au théâtre de la Parcheminerie. Diffusion sur les chaines des télévisions locales TVR35 les 3, 4 et 7 novembre et LMTV Sarthe les 1er, 2 3,4 et 5 novembre. Horaires sur leurs sites internet.

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