Le gardien de cimetière et le mystère de la tombe égarée

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La Toussaint est une période particulière. De nombreuses familles viennent au cimetière une seule fois dans l’année, ce jour là, et elles ne savent pas toujours quoi faire… Heureusement, les gardiens veillent, au péril de leur santé mentale.

Claire surveillait le cimetière depuis la fenêtre de son bureau, prête à intervenir en cas d’incident, et à renseigner les familles en quête de la concession d’un proche défunt, lorsque justement un homme fit irruption, échevelé, essoufflé, manifestement paniqué.

« Bonjour, madame, je cherche la tombe de papa »

Claire répondit poliment à son bonjour, sans oser lui faire remarquer que, des papas, elle en avait un nombre certain parmi ses résidents. Des officiels, des officieux, des bons et des mauvais, elle avait toute la panoplie. Cherchait il un papa en général, ou le sien en particulier ? Après qu’il eût décliné l’identité de son paternel, Claire localisa la concession et s’offrit de le guider jusque là.

La tombe en question se présentait sous la forme la plus brute, un tas de terre, sans même une croix de remarque. Manifestement, le monument était à l’abandon depuis plusieurs années. Et l’homme, le constatant, s’arrachait presque les cheveux.

« Je suis dedans, dedans jusqu’au cou ! Ma famille débarque pour la Toussaint, et je leur ai dit que j’entretenais la tombe de papa ! J’imagine que ça va me coûter un bras ? »

Claire toussota « En fait, même pas… Sachant que vous ne trouverez sans doute jamais une entreprise qui aie le temps de venir faire quelque chose, même très simple, avant la Toussaint. »

« Et si je le fais moi-même ? » demande l’homme, les yeux plein d’espoir.

« Il faut une autorisation de travaux à la mairie, normalement… » le refroidit Claire.

« C’est absolument obligatoire, même si je ne met pas du marbre comme la tombe d’à côté ? » insista l’homme.

« C’est du granit, en fait » rectifia machinalement Claire, qui aimait la précision « Mais si vous l’arranger avec des pierres, des fleurs, ce genre de choses, il n’y a pas à proprement parler de travaux. Donc pas d’autorisation à obtenir… ».

L’homme s’exclama « C’est ce que je vais faire ! » et il remercia tant que Claire les entendait encore alors qu’il courait comme un dératé vers la porte du cimetière, pour aller chercher des matériaux.

Et le temps poursuivi sa course folle vers la Toussaint, et Claire se sentait de plus en plus dubitative. Le matin, en arrivant au cimetière, le midi, après sa pose déjeuner (qu’elle prenait le plus souvent sur place, dans la salle de repos des fossoyeurs) , le soir en quittant le cimetière sinistre sous la nuit tôt tombée d’octobre, elle allait s’enquérir de l’état d’avancement des travaux. Ou de leur non avancement ? L’homme restait invisible et le tas de terre immuable.

« Il a dû baisser les bras » pensait Claire, « ou bien sa famille a annulé sa visite ».

La Toussaint arriva enfin un petit matin glacial, et Claire ouvrit les portes du cimetière à une foule déjà nombreuse qui voulait se faire pardonner trois cent soixante quatre jours d’oubli et d’indifférence. Toute la journée, la gardienne de cimetière couru, vola, renseigna ici des gens qui aimaient leur cher disparu mais étaient totalement incapables de se rappeler ou était leur tombe, sermonna là des familles envahissantes qui, ne trouvant plus de place pour déposer les fleurs dont ils étaient chargés sur leur tombe, envahissaient l’espace des sépultures voisines, en un mot, passait une journée de Toussaint parfaitement normale.

Et soudain, au détour d’une allée, elle aperçut l’homme, entouré sa famille éplorée, devant une tombe abandonnée, où ils avaient disposé des fleurs. Celle-ci était close de lourdes pierres blanches, habilement recouverte de graviers de plusieurs couleurs différentes, plantée ici et là de fleurs avec une économie de moyens et un goût très sûr. Claire ne put s’empêcher de noter que ce n’était pas celle du père, et que celle-ci non plus n’avait pas de croix de remarque.

Elle se poste discrètement et retrait, et lorsque enfin l’assemblée mit fin à son recueillement et pris le chemin de la sortie, elle se clapa sur une trajectoire d’interception, réussissant à prendre l’homme à part lorsqu’il passa à son niveau.

« Pardon, mais vous vous êtes trompé de tombe »

« S’il vous plaît, ne dites rien : ma famille repart dès ce soir, celle-ci fera bien l’affaire pour une journée ! »

Merci à Claire Sarazin
pour m’avoir raconté cette histoire

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