Les carrés musulmans : un enjeu pour l’intégration

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Par Atmane AGGOUN, sociologue et universitaire, il travaille sur la mort musulmane en contexte minoritaire: les carrés confessionnels en France et en Europe, les accommodements religieux en contexte laïc…

Si quitter son village c’est mourir un peu, mourir en immigration c’est mourir une seconde fois. Cette seconde mort frappe parfois avant même de laisser le temps aux immigrés de s’installer, notamment lorsqu’ils voyageaient dans des pirogues? Qu’en est-il des autres qui, installés, décèdent après une vie de travail ?

Qu’en est-il de leurs enfants qui meurent tôt et parfois et de mort violente ? Préférant agiter d’autres spectres, ceux qui s’intéressent aux musulmans de France sont peu nombreux à s’être penchés sur leur mort comme si les migrants de confession musulmane pouvaient « vivre » dans ce pays mais ne devaient pas y mourir. L’objet social de la « mort musulmane » deviendrait un sujet « chaud » car, on assiste d’année en année à l’augmentation du nombre des personnes âgées immigrées.

En effet de plus en plus de musulmans sont inhumés en France. Ainsi, ils ont choisi le lieu où ils sont plutôt que celui d’où ils viennent, ce qui n’est pas une « petite affaire » quand on a été partagé entre ici et là-bas. Cette tendance illustre une évolution des mentalités même si elle ne s’est pas encore substituée à la tendance lourde, à celle qui consiste à envoyer les dépouilles dans le pays d’origine.

La rareté des carrés musulmans n’explique pas à elle seule ce « retour post-mortem » vers la terre des ancêtres. Souvent ce dernier voyage vient suppléer à ce retour fantasmé, toujours évoqué mais rarement réalisé du vivant de l’immigré. La disparition progressive de ce « mythe de retour« , l’augmentation des inhumations en terre d’accueil révèle aussi que les musulmans se sentent de moins en moins étrangers en France. Mais encore faudrait-il que toutes les communes de France ne les considèrent pas comme tels. Lorsqu’un musulman exprime le souhait d’être enterré dans la ville où il a habité, son vœu ne peut être exaucé que si le cimetière municipal dispose d’un carré confessionnel, sauf à faire fi des rituels de sa religion qui impliquent le regroupement des sépultures islamiques et leur orientation en direction de la Mecque. Cet aménagement est loin d’être disponible dans toutes les villes.

Les élus se cramponnent derrière l’alibi de la laïcité ou un manque d’espace pour justifier l’absence de tels aménagements, pourtant encouragés par trois directives ministérielles datant de 1975, 1991 et 2008, ainsi que par le rapport de la commission Stasi sur la laïcité en fin d’année 2003.

Les trois circulaires du ministère de l’intérieur ont rappelé aux maires la possibilité de regrouper de fait les sépultures de défunts souhaitant être inhumés dans un carré propre à leur religion, sur demande des personnes qualifiées pour pouvoir à leurs funérailles. Cette faculté, qui appartient à la seule autorité municipale, s’applique sans réserve de la préservation de la neutralité du cimetière, tant en ce qui concerne l’aspect extérieur des parties publiques que la possibilité reconnue aux personnes de toutes religions de s’y faire inhumer. Une telle solution n’impose pas d’obligations juridiques nouvelles aux maires et apparait la seule compatible avec le dispositif législatif en vigueur, dont le souci est d’éviter toute discrimination fondée sur l’origine ethnique, la religion ou les croyances.

Une telle attitude entraîne chez les musulmans de France, qui se retrouvent dans l’impossibilité de concilier leurs convictions religieuses et leur sentiment d’appartenance à la France, un profond sentiment de rejet. « Mêmes morts, ils ne veulent pas de nous », entend-on déplorer. Mais tous les maires ne refusent pas aux habitants de leur commune le droit d’enterrer leurs proches dans le respect de leurs croyances.

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A Paris, première ville de France à avoir créé un « enclos musulman » au Père-Lachaise, de tels carrés confessionnels ne semblent pas poser de problèmes. Le cimetière de Thiais géré par la mairie de Paris, compte encore de vastes divisions réservées aux musulmans. Les premières divisions islamiques accueillent plutôt les immigrés de la première génération et évoquent de par leur sobriété les cimetières du Maghreb. Dans les divisions les plus récentes, c’est d’abord le jeune âge de nombreux défunts qui nous surprend et montre que la vie des musulmans de France est plus fragile que les autres. Ce qui frappe ensuite c’est la présence sur les sépultures de fleurs et d’autres ornements funéraires guère de mise dans les cimetières musulmans où l’austérité est de rigueur. Les tombes sont surchargées d’épitaphes, de napperons, de peluches et de bibelots « islamisants » (une Kaaba, un Coran ouvert…). Cette combinaison de traditions et de coutumes d’ici et de là-bas est critiquée par les musulmans orthodoxes; manifestation surprenante, spontanée d’une certaine intégration par la terre.

Nous proposons un indice pour mesurer l’intégration des musulmans en France : le lieu d’inhumation, ce choix en dit long tant sur le sentiment d’appartenance de cette communauté à ce pays que sur la volonté de celui-ci de l’accepter. « J’ai réservé une tombe à Thiais…J’ai décidé de me reposer ici, en France ceci pour donner des racines à mes enfants et mes petits-enfants… et comme ça ils aimeront cette terre » me disait un Chibani (vieux) kabyle. C’est un peu le droit du sol qui s’est inversé.

La création de carrés musulmans dans les cimetières communaux est devenue un enjeu de l’intégration des musulmans en France. Elle est revendiquée par la génération de ceux qui y sont nés. L’inscription territoriale des populations musulmanes passe par les carrés musulmans. Le cimetière est garant du « comme quoi on est là, ici« . Ici, on peut parler d’une « intégration par la mort« , qui sanctionnerait une « intégration réelle, achevée« , avec des « racines« . Dans des villages français, on s’inscrit dans trois lieux et peut être quatre avec l’école républicaine : à la mairie (naissance, mariage, décès), à l’église ou à la mosquée, ou autre lieu, parce que c’est le lieu qui symbolise les rites de passage, et au cimetière. L’histoire d’une famille, d’un individu passe par ces quatre lieux. Pour le moment, les musulmans ne s’inscrivent pas dans le lieu du cimetière. Ils s’inscrivent par le cultuel (la mosquée), à la mairie, (par l’officiel ou administratif) (le droit de vote aux élections), mais pas (encore?) par le cimetière.

La présence en France d’une population musulmane stable toujours plus importante pose de façon cruciale la question de cimetières qui seraient réservés aux musulmans : nombre de musulmans tiennent en effet à être enterrés dans des carrés séparés, avec concessions perpétuelles et orientation du corps vers La Mecque. Excepté les deux cimetières musulmans de l’île de la réunion et celui de Bobigny. Le reste des cimetières musulman sont des carrés confessionnels au sein des cimetières communaux. Ce ne sont pas des cimetières spécifiques dans des cimetières publics mais des lopins de terrain réservés aux inhumations des populations musulmanes, juives, bouddhistes… Le nombre de carrée musulmans en France ne dépasse pas aujourd’hui les 70, le plus important est celui de Thiais. L’île de France regroupe le nombre le plus important (23 carrés).

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La deuxième région de France où il y a une forte communauté musulmane. Dans ce cimetière, on observe la capacité de la loi 1905 à s’adapter à l’évolution de la société. La Seule différence qui caractérise le carré musulman par rapport au reste du cimetière c’est l’orientation des tombes vers La Mecque. Cependant nous retrouvons les mêmes expressions et la même architecture que dans le reste du cimetière, les tombes musulmanes n’échappent pas à l’évolution architecturale qui touche les autres cultes.

Pourquoi, dès lors, les analyses portant sur les processus migratoires des migrants dissimulent-elles cet aspect ? Le fait que la mort soit un impensé pour tous, et pour des raisons qui coïncident dans une représentation collective de la migration, explique sans doute ce silence volontaire. La mort immigrée est impensé et impensable, car elle interpelle la société d’accueil qui s’accommode de représentation sociale du migrant temporaire. Du coup, un travail sur le migrant malade, accidenté, vieux ou mort ne saurait se poser. Car l’immigré est ici pour travailler.

La mort d’un immigré est omniprésente : le départ vécu comme une « petite mort » puis une vie soumise à des précarités, elle ne fait que raviver l’idée du « retour au pays« . Si ce retour est mythe, il ne fait qu’accroître le sentiment d’échec parce que le retour n’est pas effectué de son vivant. La mort d’un immigré ne fait que rendre de manière plus pathétique la condition de l’immigré.

Si le carré confessionnel devenait obligatoire, ce serait une rupture avec le principe constitutionnel de la laïcité. La règle actuellement en vigueur n’autorise aucune association à acquérir un terrain pour créer un cimetière privé malgré les demandes déposées par les associations de musulmans. Face à cette situation, les élus locaux se retrouvent dans une » insécurité judiciaire ». Un nombre important d’entre eux ne se satisfont pas du recours à ces trois circulaires. En ce sens la commission de réflexion juridique sur les relations des cultes avec les pouvoirs publics dirigée par Jean-Pierre Machelon préconise de développer des cimetières privées. Il est souhaitable que l’État prenne parti sur cet autre aspect de d’intégration des populations musulmanes de France…l’intégration par la mort…sous terre.

Cette intégration -enracinement ne va pas sans tristesse. «Si je meurs après mes parents, pourquoi être enterré là-bas?» me disait un jeune homme. « Ma fidélité à moi, ce sera de faire vivre et connaitre la culture arabe en France.» Continuité, ruptures, nouvelles fidélités, le conflit-compromis entre les générations est aigu dans l’immigration. «Où serai-je enterré? C’est la question de ma génération, celle de mon identité», dit un homme de 40 ans, né en France, de parents algériens; il est français, marié à une française, ses enfants sont français. Il évoque avec nostalgie le cimetière du village, où son père a été enseveli et où il se recueille chaque fois qu’il va en Kabylie. Mais ses enfants grandissent en France, et il sait que c’est en France qu’il sera enterré. «Pour moi c’est une question d’identité et pas de religion», répète-t-il. L’identité difficile de celui qui, malgré tout, se voit encore «immigré» dans le regard des autres. Pour la génération suivante, la question se posera autrement. Ne faudra-t-il pas cesser de parler d’immigrés?

Atmane AGGOUN

1 commentaire

  1. Merci pour votre article et pour le traitement de cette problématique. Pour prolonger la réflexion, il serait intéressant de voir la situation dans des pays comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni.

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