Les croque-morts, c’est comme les facteurs : une vie de chien

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"Continues de croire que je suis tout mignon... Et tourne un peu la tête, que je voie bien ta jugulaire"

Le chien, canis lupus, est domestiqué par l’homme depuis 20000 ans. Il peut être de différentes races, il a son caractère, il est vif, joueur et attachant. Bref, le chien est réputé fidèle à son maître, comme des croque-morts ont pu le vérifier.
Voici leur histoire.

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"J'me tâte... Je le bouffe, le photographe, ou je le bouffe pas ?"

Or donc, l’homme avait succombé à une longue maladie. Il avait souhaité mourir et reposer chez lui, au milieu de ses souvenirs, sur le lit médicalisé installé dans son salon.

Le jour des obsèques venu, l’équipe de croque-morts se présenta au domicile. D’emblée, ils remarquèrent que toute le famille se trouvait dans la cuisine, et non auprès de son défunt. Le maître de cérémonies alla les saluer, et demander l’autorisation d’accéder au salon, afin d’installer le matériel. La famille se renfrogna encore plus.

« Il y a un souci », finit par déclarer le fils « le chien de mon père lui était très attaché, et… » il poussa un soupir « …et il est actuellement sur le lit. Il ne laisse personne approcher ».

« Mais, vous n’avez pas appelé un vétérinaire ? »

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"Continues de croire que je suis tout mignon... Et tourne un peu la tête, que je voie bien ta jugulaire"

« Eh bien non, on ne lui veut pas de mal, vous comprenez, on le connaît depuis longtemps, et puis c’est émouvant, cet attachement à papa ».

« Bon, on va aller voir ».

Les croque-morts y allèrent, prudemment.

Assis sur le lit ou le défunt reposait, il y avait un superbe chien, qui gisait de tout son long, la truffe à quelques centimètres de la joue froide de son maître, et le couvait d’un regard triste. Lorsque les croque morts entrèrent, le chien tourna la tête vers eux, se releva, retroussa ses babines, et, exhibant des crocs aussi immaculés que pointus, émit un grognement primal, de ceux qui faisaient se serrer les uns contre les autres les premiers hommes, la manifestation brute d’un animal blessé prêt à tuer.

Les croque-morts battirent courageusement en retraite. Une fois dans le hall, et après avoir vérifiés qu’ils étaient à l’abri des oreilles de la famille, ils se tournèrent comme un seul homme vers le maître de cérémonies.

« Que ce soit clair, on n’est pas payés pour ça » dit l’un, qui se découvrait, après vingt ans d’une carrière paisible, des velléités syndicales.

Le maître de cérémonies regarda l’un après l’autre les membres de l’équipe « Vous n’allez pas me laisser dans la merde, les gars, quand même ! »

« Et tu veux qu’on fasse quoi ? T’as vu le bestiau ? »

« C’est juste un chien… » tenta le maître de cérémonies.

« Nan, c’est pas un chien ! C’est cinquante kilos de muscles qu’a rien bouffé depuis deux jours et qui fixe ma jugulaire avec un air qui me plaît pas ! Vas y, toi ! »

« D’accord, les gars », dit le maître de cérémonies, « j’y vais ».

Et il alla parler à la famille, essayant de négocier l’intervention d’un vétérinaire, de la fourrière, de tireurs d’élite du GIGN, de  n’importe qui d’autre, mais pas d’une bande de croque-morts terrifiés. La famille, quoique très gentille et compréhensive, refusait toute intervention tierce, craignant par dessus tout qu’on ne l’oblige à piquer le cabot. Crainte irrationnelle, tant qu’il n’avait mutilé personne, mais qui finirait par se réaliser si personne ne faisait rien.

Pendant ce temps la, dans le couloir, un croque-morts se rebellait « Il ne sera pas dit que j’aurai plié bagages devant un défunt ! Dix ans de pompes, et vingt comme fossoyeur, à creuser dés potron-minet la terre gelée des cimetières tandis que mes mains gerçaient autour du manche de ma pioche, il est hors de question que je parte la queue entre les jambes devant un clébard petit-bourgeois ! »

Ses collègues opinaient. Le rouge de la confusion empourprait leur front, et déjà, ils s’imaginaient devant la famille de leur collègue, expliquant qu’ils relisaient la convention collective tandis que leur copain se faisait massacrer par un lointain cousin de Fenrir. Ils décidèrent d’unir leurs forces et leur courage. Vous noterez que forces est au pluriel, et courage au singulier. Merci.

Et ils s’en furent trouver le maître de cérémonies, lui expliquèrent leur plan, qu’il transmit à la famille, qui donna son accord. C’est que l’heure tournait, et monsieur le curé ne tarderait pas à s’impatienter.

Le plan était simple : un des croque morts devrait attirer l’attention du chien, tandis qu’un autre traverserait la pièce pour aller ouvrir le balcon, les deux autres et le maître de cérémonies, munis d’une couverture, s’en serviraient comme d’un filet pour attraper le chien et le lancer sur la terrasse, dont la porte fenêtre lui serait vivement claquée à la gueule. La terrasse était entourée d’une palissade qui la surélevait, il ne risquait donc pas de sauter. Les plaintes des voisins, ce ne serait pas leur problème.

C’était suicidaire, parfaitement idiot, et cela avait exactement une chance sur un million de marcher.

La famille s’était rassemblée dans le hall, en demi cercle, comme les romains aux jeux du cirque. Les croque-morts entrèrent, en se tenant à une distance raisonnable du chien, qui promenait son regard de l’un à l’autre.

La tension était palpable. Quand il faut y aller, il faut…

« Un instant, s’il vous plaît, messieurs » dit une toute petite voix. Celle de la veuve, qui trottina à travers la pièce jusque la terrasse déjà ouverte, y déposa un bol d’eau et une gamelle de pâtée, puis s’en retourna du même pas rejoindre les siens, fixée durant tout son manège par six paires d’yeux interloquées, dont une canine.

IMG_0596-300x225 Les croque-morts, c'est comme les facteurs : une vie de chien
"Sérieusement ? Tu as peur des chiens ?"

Un ange passa. Ou en étions nous ? Ah, oui, quand il faut y aller, faut y aller.

Tout se passa ensuite très vite. Le croque-mort appât agita frénétiquement tous les jouets qui lui tombaient sous la main, sautillant et récitant le notre père, par précaution, les trois acolytes jetèrent la couverture sur le chien, bondissant afin de l’entraver, soulevèrent le paquet hurlant jusque la terrasse, l’y jetèrent, et en sortirent vivement, les battants claquant sur eux, poussés par les deux en embuscade. puis tout fut fini. Le chien, dépêtré de sa couverture, aboya tant que tant, mais sans conviction, comme s’il s’avouait vaincu. La mise en bière et la levée de corps ne traînèrent pas.

Le reste du convoi se déroula sans incident notable.

En rentrant, l’un des croque morts avait un pli soucieux au front. Ses collègues s’étant enquis de ce qui le troublait de la sorte. « J’ai promis un chien à ma fille si elle passait en sixième. C’est la première fois de ma vie que j’espère qu’elle ait de très mauvaises notes ».

 (Photos : Angélique Leclercq – Modèle : Hitchcock)

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