Les Gens d’en Bas, épisode 3, par Ea Apkallu

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Les Gens d'en Bas

Troisième épisode des Les Gens d’en Bas, par Ea Apkallu, si vous avez manqué les deux premiers épisodes, vous pouvez suivre ce lien… Bonne lecture!

Je pourrais dire qu’elle est encore plus belle que dans mes souvenirs. Mais en réalité je n’ai aucun souvenir d’elle. Je pourrais dire qu’elle est incroyable. Je pourrais dire que jamais je n’aurais pu imaginer qu’une femme puisse receler tant de beauté. Mais tous les mots seront insuffisants, banals, creux et imparfaits, car devant moi j’avais plus qu’une femme.

Penchée au dessus de moi, elle ne pouvait être qu’une créature extraordinaire. Ses yeux étincelaient d’une lumière qui ne pouvait être que céleste. Je suis étonné des mots qui me viennent tandis que je la regarde. Je n’ai jamais été de ceux qui croyaient, ni en Dieu, ni en Diable, ni en aucune autre créature. Mais elle, ne pouvait être qu’un ange. Et avec elle, inclinée au dessus de Clara, j’eus soudain honte. Honte de penser que cette femme, je la désirais plus que tout. Plus que celle que j’aime depuis bientôt quatre ans, celle avec qui j’étais jusqu’à là, censé accueillir notre premier enfant. De plus, à cet instant précis, alors que ma vie ne semblait tenir qu’à un fil, ce désir venu de nulle part était complètement incongru et déplacé.

Clara, que je pouvais enfin voir, et qui était comme je l’avais devinée, endormie, la tête fourrée en partie dans ses bras et l’autre posée sur mon épaule droite, se mit à gigoter, sur le point de se réveiller. L’autre, de sa main au toucher envoutant, lui caressa le front. Je vis ma femme sourire et retomber dans un sommeil apaisé. Je crois que j’étais heureux qu’elle puisse, elle aussi, avoir sa part de ce toucher magique. Et ma culpabilité s’envola.

Moi, allongé dans ce lit avec un corps inerte et insensible, je désirais cette femme. Je sentais mon ventre se contracter de l’intérieur. Elle continuait à me fixer, et je compris qu’elle était entrain de lire mes pensées, de les aspirer. Je ne savais plus si mes pensées m’appartenaient ou si c’est elle qui y déposait les graines, comme si mon cerveau était un jardin dont elle pouvait semer chaque parcelle. Consciente du désir qu’elle faisait naitre, elle sembla se décoller du sol et vint s’asseoir à califourchon sur mon bas ventre. Elle était si légère. Si bouleversante de grâce, qu’une bouffée de tendresse vint gonfler mes poumons.

Elle se penche et me regarde fixement. En réalité, elle ne me regarde pas. Elle voit en moi. Elle lit en moi. Les pointes de ses longs cheveux noirs se posent délicatement sur mes joues. Elle me fait penser à la Méduse et je me dis qu’il faudrait que j’évite son regard sous peine d’atroce souffrance. Mais je me sens aspiré par elle et j’ai envie de souffrir. Non, que se passe-t-il ? Je ne dois pas. Je fais un effort incroyable pour faire bouger mes yeux. Une pression s’exerce, je cherche à provoquer du mouvement afin de détourner le regard. Mais rien ne se passe, je continue de la regarder. Maintenant que mes paupières sont ouvertes, je ne peux plus les fermer, je n’y arrive plus. C’est elle qui décide. Je voudrais éteindre mon désir, effacer toutes les pensées charnelles qui sont venues s’installer sans que je puisse être certain d’en être à l’origine. Je sens vaguement que son bassin entame une danse sensuelle, et que ma chair a envie de suivre la cadence. Nos corps tanguent lentement, imperceptiblement. En réalité, je crois que rien ne bouge. Comment pourrait-il en être autrement ? Je suis paralysé sur ma couche, incapable de décider du moindre de mes mouvements. Et pourtant, le rythme adopte une mesure plus intense, et le désir gonfle en moi. Je ne comprends pas, et alors que mon excitation prend des envolées que je ne peux plus contenir, j’ai envie de hurler pour que tout s’arrête. Il se passe quelque chose qui n’est ni cohérent, ni réel, et je dois éteindre ce feu qui envahit tout mon être. Clara ! Aide-moi ! Clara ! Aide-moi ! Il faut que quelqu’un m’aide ! La créature devine mes pauvres intentions et esquisse un sourire malicieux, qu’un bruit à l’extérieur effaça aussitôt. Ce bruit me ramena à la réalité et j’entendis de nouveau le bip de la machine à côté de moi et le manège incessant des infirmières et autres aides-soignantes qui poussent des chariots dans le couloir.

Clara aussi est dérangée dans son sommeil et j’ai quelque espoir lorsqu’elle bouge légèrement la tète, cherchant à adopter une position plus confortable. La créature s’arrête et attend, comme moi, de voir quel sera le prochain mouvement de ma douce endormie. Ma femme se blottit un peu plus contre moi. Je voudrais repousser la merveilleuse créature et me refugier dans les bras familiers, humains et tendres de ma Clara. Mais la déesse reprend doucement sa chevauchée, mais semble moins encline à accélérer le rythme. Quelque chose la perturbe.

Pendant que je me bats passivement contre un pouvoir que je découvre et que je ne maitrise pas, des voix me traversent. Elle les entend aussi, car elle regarde ailleurs, à différents endroits. Ces voix n’entrent pas par mes oreilles. Elles pénètrent chaque pore de ma peau. Je me sens harcelé par de multiples voix. Je ne distingue rien mais je devine des pleurs et des râles. J’eus soudain l’impression d’être au milieu d’un chemin qu’empruntaient de multiples plaintes, comme si elles pouvaient me passer au travers. Ma cavalière est agacée par ces voix. Elle se jette sur le côté et abandonne enfin mon corps. C’est à ce moment que Clara se réveilla en sursaut.

Ea Apkallu

Ea-Apkallu Les Gens d'en Bas, épisode 3, par Ea Apkallu
Ea Apkallu

Ea Apkallu, ex thanatopracteur, est psychologue clinicienne depuis presque dix ans. Passionnée d’écriture, elle est l’auteure de « La morgue me va si bien », un témoignage sincère – et parfois dérangeant- de sa courte expérience dans le milieu funéraire.

Elle se remet à écrire depuis peu et nous entraine dans une aventure fantastique aux souffles érotico-mystiques à suivre chaque semaine, où l’origine du Monde et de l’Homme sont remis en question.

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