Les Gens d’en Bas, épisode 4, par Ea Apkallu

0
54
Les Gens d'en Bas

Quatrième épisode de « Les Gens d’en Bas », par Ea Apkallu, si vous avez manqué le dernier épisode, vous pouvez suivre ce lien. Et pour tout lire, c’est ici… Bonne lecture du week-end!

– Elle n’a pas réussi…

Il baissa la tête, comme abattu.

– Elle n’a pas réussi ?

– Ils sont arrivés avant, dit-il en tournant le regard vers son triste compagnon.

– Oui. Ils sont trop nombreux. Elle n’y arrivera pas.

Ils étaient assis côte à côte, sur une sorte de banc en pierre. Autour d’eux il n’y avait pas grand-chose. A vrai dire, il n’y avait rien. Pas de route, pas de chemin, pas d’arbre, pas un caillou, pas d’oiseaux, ni même aucun insecte. Il n’y avait personne non plus.

– La lune de sang est pour bientôt, souffla t’il en se pinçant la bouche et en haussant les sourcils. Il va être furieux !

– Oui, répondit le plus chétif, sa colère sera difficile à calmer cette fois.

Ils se regardèrent longuement. Le silence pesait sur leurs petites épaules. Ils avaient pourtant espoir que cette fois serait la bonne. Sans mot dire, ils se levèrent et prirent deux chemins différents, trainant le pas sur un sol qui n’était ni de la terre, ni de l’asphalte, ni du sable, ni même de la neige ou de la roche.

                            ———————————————————

Clara me regarda, sans trop comprendre. Je fis de mon mieux pour diriger mon regard vers elle, mais mon corps immobile me rendait cette tâche ardue. Je vis ses pupilles se dilater.

– Tu…oh ! Tu es là…chuchota-t-elle lentement, encore assommée par le sommeil.

Elle était visiblement heureuse et soulagée. Sa main, un peu froissée par la position inconfortable qu’elle avait adoptée, tâtonna tremblante vers mon visage. Les larmes aux yeux, elle s’approcha de moi, son corps endolori, et se mit à me renifler, comme pour se remplir de moi. Son ventre arrondi la freina un peu dans son mouvement, mais avec un effort supplémentaire, elle pu, tant bien que mal, se glisser contre moi. Elle me couvrit de petits baisers humides, la salive et les larmes se mêlant l’une à l’autre. Mais tout d’un coup elle émergea de sa torpeur et son visage s’assombrît. Elle se redressa. Elle regarda autour d’elle comme si elle cherchait quelqu’un. Puis ses mains se mirent à parcourir mon corps.

– Tu ne peux pas bouger ?

Je lui répondis du mieux que je pouvais, avec mes yeux que j’espérais assez expressifs. Je me rappelais de ces films où les gens accidentés et hémiplégiques communiquaient en clignant des paupières. Mais même cela m’était impossible. Ma volonté ne suffisait pas, même à battre ces deux petits bouts de peau.

Sa joie s’éteignit rapidement et elle se mit à fondre en larmes.

  • Tu ne bouges pas ? Tu ne bouges pas ? Oh, mon Dieu…oh, mon Dieu, pourquoi tu ne bouges pas ? Et ses mains tremblantes continuaient de me triturer dans l’espoir de réveiller ne serait-ce qu’un tout petit mouvement. Pourquoi tu ne bouges pas ??

Et sa voix devient de plus en plus aigue, se transformant bientôt en un cri désespéré. Le bip de la machine s’accéléra en même temps que mon cœur s’emballait. La porte de ma chambre s’ouvrit subitement et des infirmières vinrent s’enquérir de ce qui se passait. Elles découvrirent Clara, maintenant très agitée, comme sourde et aveugle à ce qui l’entourait, et complètement absorbée par mon corps inerte. Les femmes en blancs durent user d’une ferme douceur pour l’éloigner, car dans sa frénésie, elle me secouait maintenant, violemment, au risque de me faire mal. Me faire mal, c’était absurde, c’est ce que je voulais. «  Tu vas mourir, mais avant tu vas souffrir ». Quand allais-je souffrir, je veux souffrir !! Je veux sentir mon corps douloureux, je veux me dégager de ce lit, quitte à tomber et retrouver la sensation du sol froid sur ma peau. Je voudrais pouvoir me griffer le visage et m’arracher les cheveux, pour ressentir à nouveau un semblant de ce qui fait de moi un être vivant. Souffrir me semble à cet instant un luxe qui se refusait à moi. Je ne sentais absolument rien. Rien. Rien ! Un liquide remplit mes yeux et ma vision se troubla. Je compris que je pleurais.

Ea Apkallu

Ea-Apkallu-168x300 Les Gens d'en Bas, épisode 4, par Ea Apkallu
Ea Apkallu

Ea Apkallu, ex-thanatopracteur, est psychologue clinicienne depuis presque dix ans. Passionnée d’écriture, elle est l’auteure de « La morgue me va si bien« , un témoignage sincère – et parfois dérangeant- de sa courte expérience dans le milieu funéraire.

Elle se remet à écrire depuis peu et nous entraine dans une aventure fantastique aux souffles érotico-mystiques à suivre chaque semaine, où l’origine du Monde et de l’Homme sont remis en question.

LAISSER UNE RÉPONSE

Please enter your comment!
Please enter your name here