Les petites filles modèle aux pompes funèbres

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Or donc, un croque mort un jour reçut une famille, il dut outrepasser ses tâches, et en conçut un grand courroux.
Voici son histoire.

petites-filles-modeles003 Les petites filles modèle aux pompes funèbresC’était par une moche matinée d’automne, dont la laideur n’était égalée que par la tristesse. Le croque mort attendait, tranquillement, dans l’agence, que s’égrènent les heures qui clôtureraient sa journée de labeur et lui permettraient de regagner enfin son domicile, ou son épouse et ses enfants l’attendaient.

La journée était calme, aucune famille n’avait franchi le seuil, et, seule, dans la case réfrigérée du funérarium, reposait une jeune femme qui, gravement malade, avait choisi de quitter cette vallée de larmes en se suspendant par les cervicales à un morceau de chanvre tressé.

Le croque-mort était bien décidé à ne pas recevoir la famille. La demoiselle avait à peine son âge, et il savait d’expérience que les suicides de jeunes femmes étaient souvent pénibles.

Or, il advint que le Destin Farceur s’avisât de son existence. Il fit rentrer une famille pour un monument, qui s’adressât à son collègue, précisément qui installait en cet instant de la documentation sur la marbrerie, il fit appeler sa seconde collègue par un confrère pour une affaire restée en suspens, et il envoya sa troisième camarade fumer une cigarette, lorsque la famille de la pendue franchit la porte. Il ne restait que lui, on ne fait pas attendre les personnes en deuil, et c’est blasphémant intérieurement, qu’il se dirigea vers eux.

Se présentaient devant lui l’époux et les deux petites filles. Deux anges de quatre et six ans, dont les cheveux châtains et les yeux clairs le fixaient sans discontinuer, pleins d’expectative.

Le croque-morts les pria de s’installer dans le salon de réception, sanctuaire du deuil, ou les flots de larmes et de douleur portaient les frêles esquifs des arrangements préparatoires.

Le croque-mort commença par proposer un chocolat chaud aux deux petites orphelines. Les enfants acceptèrent avec un merci poli, première fois qu’il lui était donné d’entendre leur voix. Le père, lui, refusa le café dans un murmure, presque un souffle, puis, se raffermissant, demanda un verre d’eau qu’il but d’un trait. Enfin, il s’adressa au croque-morts : « Monsieur, puis-je vous parler un instant, seul ? »

Le croque-morts regarda le bureau de bois clair, les murs saumon parsemés d’affiches d’informations, la moquette bordeaux et l’ordinateur dont l’écran luisait dans la lumière tamisée, et il sentit venir, en ce décor familier, l’odeur tout aussi familière des gros emmerdements. Sortis de la pièce, se tenant face à face prés du rayon ou se trouvaient présentées les urnes cinéraires, à portée de regard du bureau ou l’on voyait clairement les petites filles assises sagement sur leurs chaises, les deux hommes eurent cette conversation.

« Monsieur », commença le père, « j’ai un service à vous demander »

« Eh bien, si je peu, bien sûr », répondit le croque-morts, prudent.

« Voilà : mes filles savaient leur mère malade, gravement, mais elles ignorent qu’elle est morte. Je ne trouve pas les mots. Alors, si vous pouviez… »

Un silence de plomb s’installa : les deux hommes savaient parfaitement ou il voulait en venir.

« Euh… » commença le croque-morts avec éloquence et tact, « Euh… Je ne suis pas habitué à ce genre de situations, voyez-vous… » il chercha ses mots, gêné devant le regard plein d’espoir du père « Mais je vais essayer », capitula-t-il.

Et il entra dans le bureau pour annoncer aux deux anges qu’elles étaient orphelines.

Enfin, il fut assis dans le bureau, face aux deux petites filles châtain aux grands yeux clairs, interrogateurs et dénués de malice. Il devina que le père leur avait certainement dit que le monsieur avait quelque chose à leur expliquer, et il lui en voulut pour cela. Mais se posait le problème de la tactique. Il ne pouvait certes pas annoncer la chose de front.

Certes non. Quoiqu’il en doutait : n’était ce pas la meilleure solution ?

« Les filles, votre maman est morte. Je suis désolé. »

Non. Ça n’était pas possible. Il fallait trouver autre chose. La pédagogie, peut être ?

« Les filles, est ce que vous savez ce que c’est que la mort ? »

Nan. Il sentant que c’était tout sauf une bonne idée. Bordel, comment ça fonctionne, déjà, à cet âge la ? Son plus jeune fils ne pensait qu’à taper dans un ballon de foot et voulait changer son prénom pour Zinedine, et le plus grand se promenait avec une pancarte « Je veux un scooter ».

« Les filles, vous savez que votre maman était très malade… »

Oui, et ensuite ? Il n’était pas persuadé qu’à quatre et six ans, elles eussent noté l’imparfait du subjonctif. Il se désespérait. Au moins, pour la sexualité, on pouvait appeler en renfort les abeilles et les petites fleurs qui plantaient des graines, et passaient un coup de fil à la cigogne pour qu’elle ramène bébé. Mais la, il aurait fallu une intervention divine.

Les anges en renfort ? Il y avait de l’idée.

« Les filles, votre maman avait très mal, et les anges sont venus la chercher pour l’emmener au paradis, pour qu’elle ne souffre plus, et maintenant elle est près du petit Jésus, et elle veille sur vous. »

Attend, elles sont catholiques, au moins ? Si ça se trouve, leurs parents étaient athées, ou bouddhistes, ou quoi que ce soit d’autre ou elles n’auraient jamais entendu parler de Jésus, ou alors elles connaissaient Jésus, le marchand de primeurs Portugais du coin de la rue, qui vendait les meilleures oranges de la région, et elles se seraient demandés pourquoi leur maman les avait abandonnées pour boire du jus d’orange auprès du dénommé Dieu.
Un hoquet le saisit, trahissant son angoisse. Puis soudain, il sentit le vernis de sa frustration et de son angoisse se craqueler et finalement céder sous les coups de boutoir de la colère.

« Bon, écoutez, les morveuses, votre maman est crevée, comme le pauvre poisson rouge que vous avez certainement eu et qui flottait un jour le ventre en l’air que votre papa a jeté aux toilettes. Alors soit on va l’enterrer sous plein de terre dans une boite en bois ou il fera noir, et les vers vont la bouffer en commençant par les yeux, soit on va la mettre dans un four et sa viande va brûler et ses os exploser pour finir comme le charbon de bois des barbecue, et puis on va broyer ce qui reste pour en faire de la poussière… »

Il se reprit quand il sentit ses poumons s’emplir d’air et des mots irréparables se bousculer à l’orée de ses lèvres. Non, ce qu’il lui fallait, c’était de l’instinct maternel.

« Bon, les filles, je vais aller chercher une amie à moi qui a quelque chose à vous dire, d’accord ? »

dyn004_original_300_251_jpeg__2de660df5413164b580b228dc645ee87 Les petites filles modèle aux pompes funèbresEt c’est ce qu’il fit. Et elle vint. Elle leur expliqua que leur maman avait trop mal, qu’elle était partie, parce qu’elle pourrait les aimer mieux d’où elle était, qui était un endroit mystérieux, dont on ne revenait jamais, mais ou l’on n’avait plus mal, et ou l’on pouvait aimer ses enfants sans avoir quoi que ce soit d’autre dont l’on dut se préoccuper. Elle le leur dit calmement, d’une voix douce, elle répondit à leurs questions naïves avec franchise et des mots simples, et elles comprirent, elles pleurèrent, un peu, puis elles se réfugièrent prés de leur père, pour l’entourer d’une affection dont il avait besoin autant qu’elles.

PS : Cette histoire m’a été confiée par un collègue, et nous avions été interrompus. Peu importe. Ce qui importe, c’est que la première fois que je l’écrivis, il me passa un petit coup de fil, m’expliquant qu’en fait, elle ne se finissait pas ainsi. Dans la réalité, il n’avait pas su quoi dire, et les petites filles étaient reparties avec leur père, ignorantes encore la vérité. Mais j’ai préféré garder la fausse fin, un peu moins lugubre.

1 commentaire

  1. Excellent billet Monsieur Bailly+!
    J’espère ne jamais être confrontée à une telle situation.
    En tout cas bravo, les larmes me montaient aux yeux sur la fin…

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