Les vices cachés de la thanatopraxie

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Rappel du traumatisme. 31 Août 2016 Clément Pouré, étudiant en journalisme publie un article via le magazine Vice. A Funéraire-Info, friands du trocart, nous avons relayé cet article qui a suscité de nombreux commentaires. Alors je suis allée demander directement à Alexandre et à Clément Pouré ce qu’ils pensaient des réactions.

Décomposons-les sans mauvais jeux de mots. Il y a deux points délicats lorsqu’on parle de thanatopraxie, c’est le langage et les images.

L’hypocrisie est l’hommage que le vice rend à la vertu. La Rochefoucauld

Le métier mal aimé

Bonjour, je suis étudiant en…CLAC !

Ça, c’est le bruit de la porte qui claque au nez de notre étudiant journaliste pour ceux qui ne suivent pas là-bas au fond.

C’est à chaque fois le même refrain. Dès qu’un article –pourtant rare- paraît sur la thanatopraxie, les quelques notes joliment accordées au départ finissent par se perdre dans un brouhaha incessant.

Mais que diable ! Qui a eu cette idée folle un jour d’inventer la thanato ?

Oui, oui, on sait, pas la peine de lever la main.

Pourtant, ça part quasi systématiquement d’une bonne intention. Pourtant, à chaque article vous êtes des milliers – sans exagérer – à le lire. Preuve que ça intéresse.

« La thanato…c’est compliqué » Certes. Est-ce une raison pour ne pas en parler ? Est ce une raison pour ne pas parler des corps, de la mort, de la guerre, des enfants qui meurent ? Ça n’est pas la mort qui est compliquée, ce sont les vivants.

Pour certains la thanatopraxie est une profession « noble » on remercie à tout de bras les thanatopracteurs pour leur force, leur « cran » et le service qu’ils rendent. Pour d’autres c’est la profession affreuse, laide, moche et sale, celle dont on ne doit pas parler.

A l’origine du vice

« Alexandre s’agite autour du cadavre ». Première phrase, premier petit caillou. Pour rappel le mot cadavre, lorsqu’il est dénué de sa connotation est un nom qui désigne un corps après la mort. Pour le coup, on tombe plutôt juste. Certes c’est aussi un défunt, une personne, une femme dans le cas présenté, et même une dépouille. C’est la connotation que l’on en fait qui heurte plus que le mot en lui même.

Lorsque je parle d’un soin je parle toujours de « corps », préférant laisser le « défunt » aux familles et le « cadavre » au milieu médical.

Si on devait représenter la thanatopraxie en un seul sigle, ce serait celui là ‘’ – ‘’. Le trait d’union. Voilà pourquoi certains parlent de défunt, d’autres de cadavre parce que la frontière entre les deux, les thanatopracteurs marchent dessus. Personne n’a raison. Personne n’a tort.

En ce qui concerne les images, comme l’explique Alexandre dans l’article, c’est un cas un peu particulier, mais quel thanatopracteur en exercice régulier n’a pas eu ce genre de soin ? A la question doit-on montrer les images Clément Pouré explique « De fait, les images par exemple ont un rôle d’information et cherche à montrer une réalité du terrain »

Les thanatopracteurs ne sont plus les seuls à savoir parler de thanatopraxie

C’est un article qui ne met pas en évidence son thanatopracteur mais qui met en évidence la thanatopraxie.

« L’objectif pour moi était double : démystifier le métier de thanatopracteur (montrer que les thanatos sont « des travailleurs comme les autres ») » et s’intéresser aux conditions de travail » déclare Clément Pouré qui s’est immergé dans le quotidien d’Alexandre.

Peut-on vraiment s’insurger contre une mauvaise déontologie ? On peut s’interroger de manière éthique sur certaines vidéos postées sur Youtube sur le sujet, sur le fait de comparer des défunts à des poulets rôtis comme j’ai malheureusement pu déjà le lire, ou encore sur l’image que l’on donne de soi sur les réseaux sociaux surtout face à ses clients.

S’il on est pas capable d’expliquer la thanatopraxie par écrit, comment peut-on prétendre la vendre et la conseiller aux familles et aux pompes funèbres ?

On dit souvent que la thanatopraxie souffre d’une mauvaise reconnaissance. Comment légitimer sa place, comment faire connaître la profession sans la heurter, ni heurter les non professionnels et les thanatopracteurs eux-mêmes ?

Cet article est-il parfait ? là n’est pas vraiment la question. Globalement les termes techniques ne sont pas tous là ou exprimés de manière –un peu- maladroite comme « il plante une sorte de tige ». Le journaliste avait bien sur entendu le mot « trocart » mais pour un souci de vulgarisation – au sens de vulgariser et non vulgaire – le terme n’est pas apparu. C’est une prise de position journalistique car en réalité, et c’est là le cœur de cet article il « ne s’adresse pas aux professionnels, mais au néophytes » jutifie Clément Pouré qui, il faut bien le dire ont réagi largement positivement à cet article le considérant comme simple à comprendre. Imaginons un instant que vous, derrière votre écran, vous n’ayez jamais vu de soin, vous n’en ayez qu’une idée vague, comment aimeriez-vous qu’on vous le décrive ? Par des termes très techniques impossibles à imaginer ? ou par des termes simples ? C’est à cette question qu’a tenté de répondre Clément.

Reconnaissance

Il est difficile de séparer le nom ‘thanatopraxie’ de celui de ‘reconnaissance’ ce qui est tout à fait normal si l’on considère la jeunesse de la profession par rapport aux autres professions du funéraire. Mal connue, mal aimée, mal reconnue, mal respectée, mal comprise, mal formée, les problèmes sont aussi nombreux qu’auparavant seulement le paysage de la thanatopraxie a changé. La nouvelle génération n’est pas arrivée dans la profession par migration du secteur funéraire, son engouement est tout autre et elle est aujourd’hui formée par l’ancienne génération. Alexandre déplore  » La thanatopraxie souffre plus certainement d’un problème de reconnaissance entre thanatos, ce petit milieu qui se forme en interne par des écoles qui ont, c’est sur, fait leur preuve, mais qui est aujourd’hui en panne. Les thanatos sont insuffisants sur le marché, dû à une méconnaissance des réalités du terrain et à un manque de pratique lors de la formation. Alors, que les premiers à critiquer vivement cet article soient des acteurs de cet échec de la thanatopraxie à la française révèle qu’on ne peut décidément pas régler un problème… par un autre problème. » Contrairement à ce qu’on lit la plupart des thanatopracteurs s’entendent très bien sur le terrain, et ça c’est quelque chose de radicalement différemment d’il y a encore quelques années. Tout n’est pas rose au pays des trocarts mais la jeune génération est furieuse, elle s’est émancipée de cette génération qu’elle considère comme « déconnectée de la réalité » et de la charge de travail sur le terrain. Un léger vent de révolte souffle qu’il ferait bon d’entendre. La thanatopraxie s’exerce sur le terrain, pas sur internet. Il y a peu de temps on s‘insurgeait contre ceux qui parlaient de la thanatopraxie dans des articles, maintenant on s’insurge contre ceux qui s’insurgent.

Un métier comme un autre, mais une vie pas comme les autres

On compare souvent – et à tort – les thanatopracteurs aux chirurgiens. Notez que le titre est « en salle d’opération avec un thanatopracteur » et personne ne s’en est insurgé. Outre le fait évident que ces deux professions n’ont rien en commun hormis le scalpel, le chirurgien lui, possède des jours de congés. Pire un pompier, lui, a même des jours de récupérations. Impensable pour un thanatopracteur indépendant qui passe ses journées sur le terrain. Impensable pour Alexandre.

Etre thanato ça ressemble beaucoup plus à quelqu’un qui travaille en bourse. Ça ne s’arrête jamais. Et même lorsqu’il rentre chez lui, il n’est jamais tout à fait là.

Etre thanatopracteur c’est être marié à son téléphone, sa voiture, ses valises. C’est avoir une vie sociale très limitée, une vie de famille en pointillé. C’est ne rien prévoir, ne rien planifier. C’est finalement bénir la routine d’un plateau télé lorsqu’il arrive. C’est vivre en sursis jusqu’à ce que quelqu’un meurt.

Note: J’ai eu du mal à trouver une image pour illustrer cet article. Avouons-le, inutile de sortir d’un article polémique pour rentrer dans un autre.

 

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