L’Histoire avec un grand H et un petit moi

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L’une des qualités requises pour exercer le travail d’assistant funéraire est de savoir écouter, mais la seconde est deviner qu’on ignore quelque chose d’important, et attendre de le savoir. L’histoire qui suit reflète cette évidence.

Dachau-camp-1947-300x195 L'Histoire avec un grand H et un petit moi

L’homme était mort depuis plusieurs jours, et il était dans un état de décomposition avancé. Pour tout dire, il était épouvantable. Toute sa famille était dans le bureau de réception, avec ma collègue, lorsque celle-ci sortit et vint me trouver « pitié, dis moi que le médecin a ordonné une mise en bière immédiate ». Sur la vaste table ou l’on déposait les dossiers, nous trouvâmes le certificat de décès, ou tout se trouvait coché en NON.

« Ils veulent le voir, ils veulent vraiment le voir, je suis dans la mouise » déclara ma collègue, et j’en conçut un grand étonnement : elle avait une grande expérience des pompes, et surtout, surtout, elle avait un sens inné de la psychologie. « ils doivent être cossus », pensais-je, « si même elle n’y arrive pas ». Je lui proposai d’essayer d’aller les convaincre. Si sa douceur ne fonctionnait pas, peut être fallait il faire usage d’un peu de brutalité. Et ça, je savais faire.

Cinq minutes plus tard, j’ étais debout, dans le bureau, face à la famille, le père, la mère, frères, sœurs, beaux-frères et belles-sœurs du défunt, qui tous, malgré mon insistance, voulaient le voir.

Bon, ma collègue et moi, à jouer à gentil croque-morts, méchant croque-morts, avions quand même réussi à instiller le doute.

C’est alors que le Grand Père entra en scène. Assis, jusqu’à présent, sur sa chaise, il n’avait pas dit un mot, image même de la force tranquille. Il se contenta de redresser la tête, ouvrit la bouche pour parler, et le silence se fit. « Je vais y aller pour vous, et je dirai ». Tous opinèrent aussitôt. Le vieil homme se leva, s’appuya sur sa canne, se tourna vers moi, et dit simplement « Conduisez-moi ». Avec ma collègue, nous échangeâmes un regard : on n’avait plus le choix, dirait-on.

En route, j’essayai encore de le dissuader « Il faut que je vous explique ce que vous allez voir… » Il s’arrêta net. Me regarda droit dans les yeux. Souleva sa manche, et, montrant son tatouage, dit simplement « J’ai sans doute vu pire à Dachau ».

Pas besoin d’en dire plus. J’étais pétrifié : je m’étais entêté, moi, à lui expliquer à lui ce que c’était qu’une vision d’horreur. Honte, opprobre, que le sol s’ouvre sous mes pieds et que j’y disparaisse. Mais lui, très gentiment, faisait un peu de conversation, sur le « métier difficile » qu’on faisait. Essayant de répondre sans trop bafouiller, je m’efforçai surtout de ne pas paraître trop idiot. Enfin, je veux dire, encore plus que je ne le paraissais déjà… Enfin, bref, vous me comprenez.

Nous continuâmes dans le grand couloir glacé de la partie technique. Un agent de funé, occupé à remplir des papiers, fut surpris de nous voir débarquer. En quelques mots, je lui expliquai la situation. Il essaya de dissuader à son tour, mais, d’un geste, je lui intimai le silence. Inutile d’insister.

Enfin, dans le laboratoire. Nous sortîmes le corps sur un plateau métallique, ouvrîmes la housse, et le corps fut visible.

Le petit vieux eut un mouvement à peine perceptible. Il sembla basculer d’avant en arrière, légèrement, puis se ressaisit, et s’avança tout près du corps. « Pauvre de toi, pauvre de toi », chuchota-t-il, puis, après avoir pris un instant de recueillement, remercia le collègue, se retourna vers moi et annonça « On peut y aller ».

Nous y retournâmes donc.

Tous les regards étaient braqués vers lui lorsqu’il revint dans le bureau. Il prit le temps de s’asseoir, de boire une gorgée de l’eau que je venais de lui apporter, puis simplement, « vous avez bien fait de ne pas venir. Je lui ai dit au revoir pour vous. »

Et l’organisation des obsèques se poursuivit sans autre évènement notable.

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