Mort au supermarché

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On ne cesse jamais de travailler dans les pompes funèbres. Parfois, quand vous y pensez le moins, votre métier vous poursuit.

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(Image : http://labananeraie.typepad.com/labananeraie/2009/08/une-grande-choregraphie-en-supermarche.html)

L’homme trouva enfin une place sur le parking du supermarché, après avoir tourné un long moment, referma sa voiture et se dirigea vers les portes. Les deux premiers emplacements étaient vides de chariots, mais il n’en avait pas besoin : cela lui indiquait juste que le supermarché serait bondé.

C’était tout sa femme, ça. Elle l’avait appelé au travail, juste avant qu’il parte.

« Tiens, je me demandais si ça te ferait plaisir, des crêpes, ce soir ? »

Bien sûr, que ça lui ferait plaisir. C’était son plat préféré, les crêpes.

« Je sais. J’avais envie de crêpes, et les enfants aussi ».

Tout le monde était heureux, et c’était bien.

« Simplement… je me suis rendu compte qu’il me manquait des œufs. Ca ne te dérange pas d’aller en chercher, n’est-ce pas ? Ah, de l’andouille et du cidre, aussi ».

Il aurait dû voir le coup venir. Sa femme savait pertinemment qu’en bon Breton, il vénérait les crêpes. Elle se serait contentée d’en faire en le sachant heureux, si elle n’avait pas eu besoin de quelque chose.

Quand à pourquoi elle n’y avait pas été elle-même, c’était simple : on était vendredi soir, en début de mois. Les gens partaient en week-end le réfrigérateur rempli grâce aux paies fraîchement arrivées. C’était la pire journée pour aller faire des courses. Pour le directeur de supermarché, la meilleure, pensa l’homme.

Il mit la pain sur un panier, passa au rayon traiteur prendre l’andouille, aux alcools le cidre, et enfin aux œufs. Des fermiers pondus la veille par des poules élevées en plein air. Un peu plus cher, mais s’il avait pris de l’œuf de batterie, sa femme l’aurait tué. Épousez une écolo, qu’ils disaient.

Satisfait, il retourna vers les caisses. Bondées, évidemment. Même celle destinée aux personnes qui achetaient moins de dix articles. Et la caissière était occupée à expliquer à une retraitée que, non, elle n’avait pas compté mais que son chariot regorgeant de victuailles contenait manifestement plus de dix articles. Et les palabres s’éternisaient. La caissière avait des consignes, et elle ne lâcherait rien devant la retraitée.

« VOUS ! »

C’était un cri. Il porta d’un bout à l’autre de l’immense magasin.

« VOUS ! »

Il était poussé par une petite femme d’un âge indéfinissable, au visage marqué et aux cheveux gris coupé courts en bataille. Elle avait le regard rivé sur l’homme. Celui-ci, cramponné à ses oeufs, son cidre et son andouille se demandait ce qu’on lui voulait. Avait il vu la femme auparavant ? Il voyait tellement de visages passer.

« LUI ! » cria-t-elle en prenant la foule à témoin « CET HOMME A TUE MON BEBE ! ASSASSIN ! » elle sanglotait désormais « IL A DETRUIT MON ENFANT ! »

L’homme était figé sur place. Autour de lui, la foule se resserrait, attirée par les cris. Un assassin d’enfants ? Les mères déjà faisaient s’éloigner leurs gamins, tandis que les pères hostiles s’approchaient. Personne ne savait ce dont il retournait, mais ils étaient déjà bien décidés à lyncher ce pédophile. Car c’en était un, n’est ce pas ? Qu’est-ce que ça pouvait être d’autre ?

Il vit avec soulagement les agents de sécurité arriver, suivis de près par trois policiers en uniforme. La police ? Un équipage était déjà sur les lieux, par hasard, pour une autre affaire. Ils avaient bondi de leur chaise quand on leur avait dit qu’un assassin d’enfant venait d’être identifié à la caisse du magasin.

Ils eurent toutes les peines du monde à ramener un peu de calme. Dans un silence relatif, ils parvinrent tout de même à interroger la dame. Accusait-elle cet homme d’avoir assassiné son enfant ? « Oui, il a détruit mon bébé ». Elle semblait semi démente, sa voix se brisait dans des sanglots déchirants.

Le monsieur voyait il de quoi elle parlait ?

« Oui, je pense »

Silence total. Ce n’était pas la réponse attendue. Pas de dénégations. L’homme, très pâle, au bord du malaise, avait confirmé. Il poursuivit « Je travaille au crématorium. Je pense que j’ai dû m’occuper du bébé de madame ». Elle, recroquevillée dans un coin, sanglotait. Elle se rappelait bien de lui : il avait brûlé son bébé.

Elle fut amenée par les pompiers, en observation psychiatrique.

Lui rentra chez lui.

Il m’a raconté cette histoire quelques années plus tard, au crématorium. Je n’ai pas pensé à lui demander si il avait pris, en partant, ses œufs, son cidre et sa charcuterie. Quelque chose me dit que non.

Quelque chose me dit qu’il est facile de deviner à quoi il pense, quand il mange une crêpe à l’andouille, désormais, et pourquoi ce n’est plus son plat préféré.

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