La mort et la science, le mauvais exemple de Thomas Edison

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Inspection de la chaise electrique avant une exécution

Science et mort sont souvent liées, de façon peu avouable. C’est ainsi le cas pour une invention majeure, qui a instrumentalisé un moyen d’exécution. De quoi s’agit il ? On va vous mettre au courant.

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Thomas Edison

Si l’on parle aujourd’hui beaucoup de l’expérimentation animale, principalement du fait de militants pour son interdiction, on oublie que de nombreux progrès scientifiques ont été réalisé grâce à l’expérimentation humaine. On parle ici de temps reculés, mais pas forcément autant qu’on le pense. Ainsi, les combinaisons de survie dans l’eau dont sont équipés certains marins, des mesures de préventions dans l’obstétrique, les rayons X, entre autres exemples, sont issues de recherches menés par les Nazis sur des cobayes humains, il y a 70 ans…

Si l’horreur et l’inhumanité ne sont en rien étonnant de la part des Nazis, certains noms au dessus de tout soupçon ont également des secrets à cacher. Thomas Edison, par exemple.

1882, une année électrique

En 1886, deux hommes se battent comme des chiens bien élevés, sans en venir aux coups et aux insultes, mais à grand renfort de complots et de sournoiseries épouvantables. Ces deux hommes sont Thomas Edison et Georges Westhinghouse. Le premier a construit une centrale électrique à New York, pour éclairer le quartier financier et commercial de la ville. Le second a acheté des brevets, et a lui bâti une centrale pour éclairer toute une ville, Great Barrington.

Chacun d’eux a une pensée en tête « Aujourd’hui, la ville, demain, le monde ». Et pourtant, outre l’opposition commerciale, une différence majeure les sépare : Edison promeut le courant continu (DC) et Westhinghouse le courant alternatif (AC).

Chacune est propriétaire quasi-exclusif de son procédé. Rapidement, après des tests et des études, Westhinghouse l’emporte : le courant alternatif est reconnu pour plus rentable, plus optimal et moins cher à produire que le courant continu, au grand dam de Monsieur Edison.

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Nikolas Tesla et Georges Westhinghouse

Ce dernier ne peut contenir sa fureur lorsqu’il perd marché sur marché et voit ses commerciaux et techniciens les plus brillants le quitter pour s’engager auprès de son rival, notamment Nikolas Tesla, qui déposera sept cent brevets. L’inventeur de l’ampoule électrique est plongé dans une colère noire, et d’humeur ténébreuse.

Perdant sur l’aspect commercial, Edison a une idée : puisqu’il ne peut concurrencer son adversaire sur le terrain du commerce, il va ruiner sa réputation.

Harold Brown, les essais cliniques

Edison fait appel à Harold Brown, un inconnu qui va écrire un long article pour dénoncer les « dangers » du courant alternatif. Face à al réponse salée de Westinghouse qui attaque Brown sur ses compétences, ce dernier entame alors un tour du pays, avec un spectacle lugubre : chiens, chats, singes, chevaux sont soumis à du courant alternatif et du courant continu, et meurent devant des parterres de notables, industriels, décideurs, qui constatent effarés que 1000 volts de courant continu laissent les animaux secoués mais vivants, alors que 300 volts de courant alternatif les tuent.

Lors de sa dernière conférence de presse, Harold Brown, après avoir électrocuté un chien de 38 kilos, déclare en plaisantant que « le courant alternatif est juste bon à tuer des chiens de fourrière ou des condamnés à mort ».

Ceci n’échappe pas à l’oreille de quelques législateurs New-yorkais qui sont chargés d’élaborer une méthode d’exécution plus humaine que la pendaison… Et qui vont se rapprocher d’Edison, dont les liens avec Brown sont bien connus, pour mettre au point une méthode électrique. Celui-ci, heureux et ravi du discrédit et de l’image que va jeter dans l’esprit du public l’utilisation à cette fin du courant de Westhinghouse, accepte avec joie. C’est dire à quelle extrémité en était rendu le savant, abolitionniste et humaniste militant.

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Inspection de la chaise electrique avant une exécution

La chaise électrique

C’est Brown qui met au point le procédé, financé par Edison, et ce dernier a dépensé sans compter : les expérimentations sont menées sur des orang-outan de Bornéo, pendant que la loi est votée, le 4 juin 1889, pour permettre les exécutions, selon une procédure établie par les médecins légistes de la ville, en collaboration avec Brown.

Westhinghouse fait un procès, qu’il perd, afin que son courant ne devienne pas « électricité des exécutions », puis refuse de vendre à Edison des générateurs pour équiper la prison. Ce dernier les fait acquérir par un sous-traitant. Edison tenait absolument à ce que le courant provienne d’un générateur Westhinghouse.

Le 6 avril 1890, à 6 H 30, Françis Kemmeler a l’honneur douteux d’être le premier exécuté par l’électricité.

On va vous mettre au courant

Kemmeler a été condamné à mort pour des assassinats à coups de hache. Le personnage autant que son crime l’ayant rendu antipathique à souhait, le gouverneur a estimé que d’éventuels « petits ajustements » sur la méthode d’exécution ne feraient pas pleurer dans les chaumières.

Devant dix rangées de gradins ou se trouvaient sises quarante personnes, dont beaucoup de médecins et de physiciens, Kemmeler fut introduit dans la salle d’exécution. Entièrement rasé, seulement vêtu d’un caleçon, l’homme fut prestement ligoté sur une chaise massive et lourde, en bois brut. Derrière elle, un tableau électrique, avec des manettes, dont partaient des fils et électrodes, qui avaient été humidifiées.

On mit sur la tête du condamné un casque métallique, auquel on relia une électrode, et une seconde, en forme de barre, dans le dos.

Enfin, le bourreau envoya le courant. Une première décharge de 17 secondes, pendant laquelle le condamné fut saisi de contractions violentes et de soubresauts, au point que la lourde chaise tangua. Le directeur de la prison nota mentalement de la sceller au sol, pour l’avenir.

Un médecin s’approcha, et constata que Kemmeler était toujours vivant. Une seconde décharge fut envoyée, pendant trois minutes. La peau devint rouge, puis commença à brûler, une épaisse fumée odorante envahissant la pièce. Lorsque l’électrocution s’arrêta, Kemmeler était toujours vivant. Une troisième décharge eut raison de lui. A l’autopsie, on constata que sa cervelle était carbonisée, que tout son dos et une grande partie de son corps présentaient des brûlures au troisième degré, et que son sang était coagulé, après manifestement avoir bouilli dans ses veines. Les médecins chargés de l’autopsie déclarèrent doctement que le condamné n’avait pas souffert.

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Allen Lee Davis après son exécution

La fée électricité et la défaite d’Edison

Edison échouera sur toute la ligne : il ne parviendra pas à faire passer dans le vocabulaire le néologisme « Westhighousé » pour désigner les exécutés par chaise électrique, il ne parviendra pas non plus à imposer son courant continu comme norme universelle, et gardera sans doute sur la conscience l’invention de la chaise électrique, paradoxe pour ce fervent combattant de la peine de mort.

Petite vengeance posthume : on se souvient encore aujourd’hui très bien d’Edison, et sa compagnie, la General Electric, est prospère, alors que le nom de Westhinghouse a été le grand oublié des programmes scolaires.

La chaise électrique continua son petit bonhomme de chemin, jusqu’à ce qu’enfin, sous la poussée de l’opinion publique, qui prit connaissance des photos de l’exécution d’Allen Lee Davis, elle soit considérée aux États-Unis comme un « châtiment cruel et inhumain ». Pour cela, il aura fallu attendre 1999.

On pourra affirmer en attendant que Thomas Edison n’avait pas eu là son idée la plus lumineuse.

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