Pas de pompe funèbre pour les secrets inavouables

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Certains secrets restent cachés, surtout dans les régions les plus reculées. Le propre des pompes funèbres est de les découvrir. Et de se taire.

La maison était une vaste bâtisse de style néo-Breton. Grande, grise et lugubre.

Les croque-morts s’arrêtèrent devant la maison, et décidèrent d’aller se présenter avant de sortir le brancard et la housse de corps. C’était la moindre des choses.

La femme qui ouvrit la porte ressemblait à son habitat : grande, grise, un air lugubre, pas l’air peiné de quelqu’un qui vient de perdre un proche, mais plutôt celui d’une personne pour qui le marasme est un ami fidèle. « Faites vite » fut la seule consigne qu’elle leur donna.

Les deux hommes retournèrent au véhicule, sortirent le brancard, y placèrent la housse de corps en plastique et le drap qui servait à recouvrir pudiquement le corps, puis s’en retournèrent vers la maison, sous l’œil exaspéré de la femme. Elle leur fit signe de la suivre, grimpa dans l’escalier, ne s’arrêtant pas au premier étage, mais poursuivant jusque dans un escalier tortueux, jusqu’au grenier.

Là, une porte s’ouvrait dans une cloison de plâtre blanc. Derrière, une chambre d’enfant, dépouillée à l’extrême.

Sur le lit gisait le corps d’une femme d’une quarantaine d’années. Ses traits étaient typiques de la trisomie 21. Elle semblait dormir paisiblement. Les deux hommes installèrent le corps dans la housse, puis sur le brancard, et redescendirent l’installer dans le véhicule, après avoir pris le certificat de décès sur la table de chevet.

« On veut ce qu’il y a de plus discret, pas d’avis dans la presse. Une inhumation toute simple, dans l’intimité familiale, à la première heure après-demain. C’est vu avec la mairie et votre collègue, ils nous ouvriront le cimetière plus tôt. »

Un des hommes lui expliqua que, jusqu’aux obsèques, le corps reposerait à la maison funéraire, et demanda s’il y aurait des visites.

« Non » répondit simplement la femme.

Les deux hommes prirent congé.

« C’était quoi, ça ? » demanda le plus jeune à son collègue, un vieux de la vieille.

« Un secret honteux » répondit simplement l’homme, puis, voyant que la réponse ne satisfaisait pas entièrement son collègue, expliqua « Dans les campagnes, on ne sait pas trop comment se comporter avec les enfants handicapés. Ils sont perçus comme, je ne sais pas, une malédiction. On les cache, on en a honte. »

« C’est pas possible, ça n’existe pas, des trucs pareils. Ils ne sont pas au courant, à la mairie ? »

« Ils sont au courant. Mais caché et maltraité, ce n’est pas la même chose. » il réfléchit, et ajouta « Tu n’habite pas très loin de chez la vieille Chombier, non ? Tu connais ses enfants ? »

« Ben oui, je connais ses deux fils. Mais quel rapport ? Ce sont des gamins parfaitement épanouis, et la Chombier est adorable. Pourquoi ? »

« Parce que c’est bien ce que je voulais dire. Tu connais ses deux fils ? »

« Oui, des gamins adorables, et je peu te garantir que madame Chombier est une femme adorable aussi, pas comme la mère de la fille derrière. »

« Alors, tu apprendras que Madame Chombier  a trois fils. Tout le monde le sait, mais personne ne parle jamais de l’aîné, celui qui vit à la cave. »

Le reste du trajet se déroula en silence.

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