Le pont sur la rivière Styx

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Cinema-300x199 Le pont sur la rivière StyxL’homme était veuf depuis peu. A soixante dix ans, c’était tôt. Il dépérissait. Il n’allait même plus dans sa maison secondaire, à la campagne, ou lui et sa regrettée femme avaient passé tant de bons moments. Il restait cloîtré dans leur appartement de Brest, qu’ils occupaient uniquement l’hiver, habituellement. Il ne sortait pas, ne faisait rien, ne vivait plus.

Et ses enfant se demandaient quoi faire.

Ce fut presque accidentellement qu’une de ses petites filles fit la découverte qui allait tout changer. Une après midi, alors qu’elle devait rester chez lui en attendant que ses parents finissent le travail, elle lut un article sur un film qui venait de sortir, et demanda à son grand-père de l’accompagner.

Celui ci, pour lui faire plaisir, accepta.

Le dimanche suivant, à table, il parla avec animation et joie des films qu’il avait vu. A la surprise générale, il avait aimé le cinéma, et était retourné trois fois voir d’autre métrages. Ses enfants se cotisèrent pour lui offrir un grand téléviseur et un home cinéma, au fur et à mesure des Noëls successifs.

Le retraité s’abonna à des magazines, qu’il lisait en écoutant les bandes originales de ses films préférés, attendant le mercredi, jour de sortie, ou il enchaînait les nouveautés jusqu’au week end. Il mettait un point d’honneur à voir tous les films qui sortaient.

Puis, l’âge faisant son œuvre, il ne put plus faire le déplacement jusqu’aux salles obscures. C’était sur son téléviseur dernier cri qu’il continua de s’adonner à sa frénésie cinéphilique. Il vit et revit tous les chefs d’œuvre du septième art.

Puis il mourut. Tempus fugit.

Il n’avait pas de croyances, il souhaitait une cérémonie civile, il avait pris ses dispositions. Pour cela, il avait établi un programme très précis. Il partirait sur les airs de ses films préférés.

Et c’était ce qui inquiétait Bernard.

Il nous avait prévenus, nous, les porteurs « Les gars, il va falloir garder votre sérieux. »

Nous, on se demandait pourquoi.

Nous attendions derrière la porte. Bernard devait s’assurer que tout le monde était bien installé, puis il lancerait la musique, traverserait, solennel, la salle, pour aller ouvrir la porte. Nous franchirions alors les quelques mètres de l’allée avec le cercueil, installerions les fleurs autour une fois celui-ci déposé sur ses tréteaux, et nous retirerions au fond de la salle jusqu’à la fin de la cérémonie.

Rien de compliqué. On se demandait vraiment ce qui inquiétait Bernard.

Nous attendions depuis quelques minutes lorsqu’enfin, la porte s’ouvrit. Bernard devait juste l’ouvrir et s’effacer pour nous laisser passer. Au lieu de quoi, il fit un inhabituel pas à l’intérieur du couloir technique, et nous chuchota, l’air menaçant dissimulant difficilement le petit sourire mi jovial mi moqueur qu’il avait toujours « Sérieusement, les gars, si j’en vois un qui rigole, ça va chier ! ».

Enfin, nous avançâmes. Solennels, nous apportâmes le cercueil jusque sa place, passant entre les membres de l’assistance, debout et affligés, nous accomplîmes notre tâche avant de nous retirer. Dehors, après avoir mis une distance prudente entre nous et la salle ou officiait Bernard, nous pûmes enfin pousser un soupir qui ressemblait à un rire nerveux.

Le petit vieux avait préparé sa cérémonie. Il avait choisi les musiques de ses films préférés. Et plus que tout, semblait-il, il souhaitait entrer dans la salle sur les sifflements guillerets et entraînants du Pont de la Rivière Kwai.

À la mémoire de Bernard Salaün

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