Un pourboire fait une histoire

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Pour finir cette semaine, une histoire tragi-comique.

20_euro-300x199 Un pourboire fait une histoireJe regardai, un peu médusé, comme tous mes collègues, le type se précipiter vers moi avec sa liasse de billets à la main. Planté devant moi, il en sortit un, vingt euros, et me le tendit « Tenez, c’est pour vous, c’était vraiment très bien, merci. » Et il repartit en courant vers un autre collègue.

Machinalement, je jetai un coup d’œil, juste histoire de m’assurer qu’il ne tomberait pas dans le trou, la tombe ou l’on venait de descendre le cercueil de son père.

Après mon collègue, c’était un cul de sac. Il fit demi-tour. Repassant devant nous, il me vit la, bras ballant, toujours médusé, le billet de vingt euros toujours à la main. Les pourboires, dans notre métier, sont rares, et rarement aussi généreux. Là, c’était un billet pour chacun.

Sa femme l’interpella « Tu as pensé aux fossoyeurs ? »

« J’y vais » répondit l’homme, joignant le geste à la parole.

Les deux marbriers et le fossoyeur, en général les grands oubliés, virent se précipiter vers eux l’homme, petite tornade hystérique, agitant ses billets. Chacun en reçut un. Je faillis éclater de rire devant l’air médusé des marbriers : habitués aux pires conditions, c’étaient sans doute les plus difficile à étonner de la profession. Puis l’homme stoppa. Balayant l’horizon du regard, il vit qu’il n’y avait plus personne à arroser. Je le vis regarder sa liasse, et j’eus l’impression qu’il comptait, pour savoir si il avait assez pour faire une deuxième tournée.

Des réactions bizarres à un deuil, j’en avais vu, mais des comme ça, jamais.

Puis l’homme fit demi-tour. Il s’avança vers la tombe, à côté de laquelle je me tenais toujours, sur un discret signe du maître de cérémonies. Les bords étaient friables, et le gars un peu foufou.

L’homme, plus classiquement, avait à présent besoin de parler. Ca, ça allait, j’étais en territoire connu. « Ca doit vous paraître bizarroïde, non ? »

« Chacune réagit à sa façon » répondis-je, prudent. C’est étonnant, le faible nombre de croque-morts qui se lancent dans une carrière diplomatique, ou l’inverse, quand on y pense.

L’homme semblait toujours aussi heureux. « Mon père était un homme formidable, intelligent, aimant. Il a contracté une horrible maladie, un cancer qui l’a rongé des années. C’était atroce. Ses traitements le faisaient autant souffrir que sa maladie. »

J’acquiesçai de la tête, commençant à comprendre.

« Ca a duré des années, je vous l’ai dis ? Et on a assisté, jour après jour, à sa déchéance. On n’a manqué aucune souffrance. C’était foutu, et on ne l’a pas laissé mourir. Lui, c’était tout ce qu’il voulait, rejoindre maman. Mais les médecine ne l’ont jamais lâchés. Vautours. » Son regard se voilà d’amertume, puis cela passa, comme une tempête sur une mer placide.

Il me regarda franchement et sourit « Maintenant, c’est fini. Il ne souffre plus. Il est enfin en paix. Vous comprenez ? »

« On n’aime pas voir les gens qu’on aime souffrir » dis-je.

« Voilà » son sourire était lumineux. « Bien sûr, nous avons eu la joie de le garder plus longtemps avec nous. Quelle joie ? Une joie égoïste. Je suis content que ce soit fini. Il ne méritait pas ça. »

Il tourna à nouveau son regard vers la tombe « Papa… »

La, sans bruit, il se mit à pleurer.

 

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