Réquisitions aux pompes funèbres, médium de service

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En passant, vous noterez que, parfois, dans les pompes funèbres, on croise des personnages étonnants. Ainsi, un de mes anciens chefs d’agence, Philippe. Entre lui et moi, le courant était passé de suite. Il avait été muté de son Ile et Vilaine vers Brest, et le moins qu’on puisse dire,c’est que son épouse n’avait pas eu le coup de foudre pour notre belle cité. Mais ceci n ‘a rien à voir avec la suite.

Boule-de-cristal-300x158 Réquisitions aux pompes funèbres, médium de serviceDonc, Philippe était un gars absolument normal, la trentaine touchant à sa fin, assez grand, lunettes, on aurait pu croire, en le voyant, avoir affaire à un cadre d’une société d’assurance. Ce qu’il était avant de travailler dans les pompes funèbres, d’ailleurs.

Le hasard fit que sa première semaine de permanence à Brest, il la fit avec moi. La période était calme, les gens ne mouraient pas beaucoup et les quelques défunts se faisaient enterrer par la concurrence.

Le vendredi, donc, rien. Je pris ma permanence à midi, fit un convoi l’après midi, et rentrai chez moi le soir, ou je passai une soirée calme. Le lendemain fut une journée de routine, entretien du funé, un transfert, un cercueil à préparer, et lorsque j’eus fini, j’allai au bureau pour dire au revoir.

« A tout à l’heure ! » me répondit Philippe.

Je ne relevai pas. C’était habituel, pour le binôme d’astreinte, de s’envoyer une petite blague, comme « C’est pas que je t’aime pas, mais j’espère ne pas te voir du week-end ! ».

Je rentrai chez moi, m’occupai en attendant l’heure du dîner, et au moment précis ou j’allai attaquer mon assiette, le téléphone d’astreinte sonna. Réquisition de police.

Incontinent, donc, je me rendis à l’adresse indiquée, y retrouvai Philippe, nous prîmes le corps, nous le ramenâmes un funérarium, et enfin, lorsqu’il fut rangé dans le frigo et que j’eus remis le TSC (véhicule de Transport Sans Cercueil) et état, je tendis la main à Philippe, avec la formule consacrée « C’est pas que je t’aime pas, mais j’espère ne pas te voir ce week-end. »

Philippe me serra la main avec un grand sourire, et me répondit « A tout à l’heure. »

Je rentrai chez moi en marmonnant que ce gars était très gentil, mais qu’il allait finir par nous porter la poisse.

Une heure et demi plus tard, je pestait de plus belle lorsque le téléphone sonna, au milieu d’un épisode des « Experts ». J’aime bien cette série. D’une manière générale, j’aime bien la différence incroyable qu’il peut y avoir entre les fantasmes des scénaristes et la réalité du terrain. L’appel, donc, c’était Philippe, encore une réquisition, que nous effectuâmes sans souci.

Au moment de prendre congé, il me conseilla : « Tu ferais bien d’aller te coucher de suite, la nuit sera courte ». lorsque je lui demandai pourquoi il disait cela, il se contenta de sourire de plus belle.

Il me réveilla pour un transfert d’un domicile à quatre heures du matin.

La routine : corps chargé, emmené au funé, et, vu les premiers rayons du soleil qui se pointaient déjà à l’horizon lorsque nous eûmes fini, décidâmes de prendre un café. La nuit était terminée.

Devant la porte de service du funé, café dans une main, cigarette dans l’autre, je me lançai : « Au fait, t’es médium ? »

Il éclata de rire « Pourquoi ? »

Je lui expliquai qu’il m’avait semblé remarquer une certaine facilité à deviner notre programme. « Il y a deux explications, soit tu es médium, soit tu les tues toi-même. Je te vois mal en sérial killer, donc… Ou alors t’es un chat noir, c’est toi qui nous portes la poisse, auquel cas, malgré le respect que je te dois, merci de te taire avant la grasse matinée du dimanche ! »

Il m’expliqua.

Il n’était absolument pas médium, bien entendu, il y croyait autant que moi, c’est dire. Simplement, il avait une sorte d’intuition. Il savait quand nous serions appelés ou pas. Par exemple, continua-t-il, lorsqu’il avait l’intention de regarder les Experts, il ne regardait pas le troisième épisode, parce qu’il savait qu’il ne verrai pas la fin. Il ne se trompait jamais, conclu-t-il.

Philippe passa huit mois à Brest, avant que sa femme ne menace de divorcer si il ne trouvait pas un moyen de retourner à Saint Malo. Il démissionna et retourna travailler dans les assurances.

Durant ces huit mois, il arrangea les plannings pour qu’on soit le plus souvent possible de permanence ensemble. Travailler avec lui était un réel plaisir. Durant tout ce temps, je cherchai à le prendre en défaut sur son don original.

Pas une seule fois, je ne l’ai vu se tromper, même sur les cas les plus imprévisibles. Lorsqu’il est parti, j’ai eu l’impression de travailler en aveugle.

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