Son visage affichait clairement la souffrance… épisode 5, par Ea Apkallu

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Les gens d'en bas

visage affichait clairement une extrême souffrance… Cinquième épisode de “Les Gens d’en Bas”, par Ea Apkallu, si vous avez manqué le dernier épisode, vous pouvez suivre ce lien. Et pour tout lire, c’est ici… Bonne lecture du week-end!

Il se dépêchait de rentrer. Yoshava avait certainement remarqué son absence. Il ne lui demandera pas la cause de son retard. Il sait déjà tout. Il sait toujours tout.
Ses petits pas se faisaient plus pressants. Il avait réellement peur et cela s’entendait à sa respiration saccadée. Revenir dans le circuit des punitions serait insupportable. Depuis quelques couchers de Lune, Yoshava lui accordait la grâce d’une certaine liberté. Il ne voulait surtout pas perdre ce qu’il avait acquis à force de courage.

Il s’arrêta devant la gigantesque porte noire. Elle était sculptée habilement de ce qui semblait être de fines arabesques. On pouvait dire que c’était joli. Mais, en y regardant de plus près, c’étaient des scènes de tortures. Il regardait celles qui l’avaient le plus terrifié. Sur chaque battant, il devait y avoir une centaine de représentations différentes, toutes plus atroces les unes que les autres. Il se rappelait de la dernière qu’il avait eu à subir, et il serra les dents, car malgré lui, un cri monta dans sa gorge. Il avait presque fini tous les différents cycles et son corps en avait gardé à chaque fois une marque inoubliable. Mais le plus dur, était cette lutte permanente contre la peur.

Chaque côté de la porte était flanqué d’un corps presque complètement desséché, dont le visage affichait clairement une extrême souffrance. A bout de force, ce qui restait de ces misérables, gémissait juste pour prouver qu’il leur restait encore un peu de vie.
Derrière la porte, une voix profonde lança :

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– Tere sham atli, Khinass.

– Tere sham achli, Seigneur Yoshava.

Les deux battants s’ouvrirent en grondant, et le petit être entra, la tête baissée et les épaules tombantes, écrasées par le poids de la peur.

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Je n’ai plus la notion du temps. Au début, l’enchainement du jour et de la nuit me permettait de tenir une sorte de compte. Puis j’en ai perdu le fil. Je suis allongé dans ce lit d’hôpital, et tout bouge autour de moi, sauf moi. Clara passe une bonne partie de son temps à mes côtés. J’ai envie de lui dire de partir. Je ne supporte plus de lire sa souffrance sur son visage. Son ventre s’arrondit, mais elle s’amaigrit à chaque fois que je porte mon regard sur elle. Ses yeux sont creusés par le manque de sommeil et le chagrin. Je l’entends répéter sans cesse qu’il ne faut pas que je l’abandonne et qu’elle a besoin de moi. Je voudrais tant qu’elle se taise. Je suis souvent soulagé quand, enfin, elle quitte ma chambre. Je me sens tellement impuissant à répondre à ses appels, que je la déteste presque de m’en demander autant. Je voudrais pouvoir me battre contre cette immobilité. Mais elle est plus forte que moi et m’écrase de plus en plus lourdement.

Parfois, derrière Clara, elle est là. Elle observe. Muette et impassible. Je repense souvent à cette étrange nuit, qui me parait s’être déroulée dans une autre vie. Mon corps a gardé en mémoire ces sensations d’excitation extrême et je n’arrive toujours pas à comprendre comment cela a pu être possible. Souvent je me dis que j’ai dû rêver. Il m’était déjà arrivé de faire des rêves érotiques. On en riait le lendemain avec Clara.

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En fait, je rêve surement, puisque Clara ne semble pas perturbée par la présence régulière de cette femme derrière elle. Mais la longueur de ce rêve devient cauchemardesque. Et tous les jours se ressemblent. Un ballet incessant de femmes qui viennent me changer les draps, me laver le corps, comme si j’étais un enfant. Parfois, de rares voix d’hommes viennent rompre cet espace féminin.  J’entends les infirmières et les aides-soignantes plaisanter, ou se faire des confidences. De temps en temps, elles parlent de moi. Et de Clara aussi. Elles sont peinées de rencontrer si souvent cette triste femme à mon chevet, qui semble se laisser mourir, alors qu’elle porte la vie. Des médecins m’auscultent, ils m’invitent à réagir à leur petite lumière qu’ils me mettent devant les yeux. C’est la seule demande à laquelle je peux répondre. Leurs autres sollicitations restent sans suite à cause de mon corps qui s’entête à rester impassible. Je sens bien que lui et moi nous formons un binôme incompatible. Pourtant, avant cet accident, nous étions plutôt complices. Rarement il me faisait défaut. Je m’y sentais bien. En réalité, je m’y sentais tellement bien que je n’y faisais pas attention. Et maintenant, il me rappelle que sans lui, je ne peux pas être.

L’accident. Je l’avais oublié.

Ea Apkallu

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Ea Apkallu

Ea Apkallu, ex thanatopracteur, est psychologue clinicienne depuis presque dix ans. Passionnée d’écriture, elle est l’auteure de « La morgue me va si bien », un témoignage sincère – et parfois dérangeant- de sa courte expérience dans le milieu funéraire.

Elle se remet à écrire depuis peu et nous entraine dans une aventure fantastique aux souffles érotico-mystiques à suivre chaque semaine, où l’origine du Monde et de l’Homme sont remis en question.

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