Suicide assisté et avis de décès, le cas de conscience d’Ouest France

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Une affaire récente opposant le quotidien Ouest France à une militante pro euthanasie, via son propre avis de décès, met en lumière le flou qu’il existe en la matière.

ouest-france-300x173 Suicide assisté et avis de décès, le cas de conscience d'Ouest FranceL’affaire Ouest France

A l’origine de l’affaire, l’avis de décès de Nicole Boucheton, que la famille a fait parvenir au plus grand quotidien national. Jusqu’ici, rien que de très banal, sauf que Nicole Boucheton était vice-présidente de l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD), qu’elle avait été en Suisse pour se faire administrer un cocktail fatal et légal selon la législation helvétique, et que son avis de décès tenait du manifeste, puisqu’elle y regrettait de n’avoir pu accomplir ce geste en France, vilipendant au passage François Hollande dont c’était une promesse de campagne.

La rédaction de Ouest France a alors refusé l’avis de décès formulé en l’état, proposant une version remaniée, moins revendicative et plus neutre politiquement.

L’affaire en est là à ce jour, Jean-Luc Romero, président de l’ADMD ayant annoncé qu’il la porterait devant le défenseur des droits. Une mauvaise presse en attendant pour Ouest-France, en cette année 2014 ou, pour la première fois depuis deux ans, le groupe put espérer renouer avec les bénéfices.

Le quotidien a-t-il eu tort ou raison ? La réponse est complexe.

La responsabilité face à la loi

La presse est responsable de son contenu à deux niveaux : devant la justice et devant ses lecteurs. Concernant la justice, les règles sont bien connues, ne pas publier de propos injurieux ou diffamatoires, ne pas franchir les nombreuses lignes des nombreuses législations balisant la « liberté d’expression ». C’est le travail des journalistes, supervisés par un rédacteur en chef et un directeur de la publication. Le travail se fait sur les publications interne, celles des journalistes, correspondants et pigistes, et externes, celles des publications provenant de l’extérieur, les plus connues étant la publicité, le courrier des lecteurs et… Les avis de décès.

Dans l’affaire qui nous concerne, aucune loi « législative » n’a été enfreinte, ni par Ouest France, ni par l’avis de décès original. Celui de Madame Boucheton restait dans le strict cadre de la « liberté d’expression » puisqu’il n’est pas, pour l’instant, interdit de reprocher à un élu de ne pas tenir ses promesses. Le refus de Ouest France non plus n’enfreint aucune loi : ce n’est pas ici un refus de vente, mais un refus de publier. En effet, le journal étant responsable de son contenu, il est également libre de choisir ce qui y paraît ou non.

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La question qui se pose ici n’est donc pas : « comment », mais « pourquoi ? ». La réponse est simple, si vous lisez ouest-France : c’est votre faute.

La faute du lecteur

Un journal existe grâce à ses lecteurs, qui y trouvent satisfaction en lisant un reflet de leur pensée. C’est ce qu’on appelle la ligne éditoriale : le ton et la direction générale d’un journal, non pas dans son contenu factuel, mais dans son traitement.

Ainsi, un lecteur de l’Humanité serait fort marri d’y trouver une apologie du capitalisme, de même qu’un lecteur du Figaro serait certainement choqué d’y lire un article sur « Staline était vraiment un type épatant ». S’il ne viendrait pas à l’idée du lecteur de l’Huma de lire le Figaro, l’inverse est tout aussi exact.

A noter que s’il venait à l’idée de s’inspirer de cet article aux deux publications sus-cités, pour, par exemple, échanger leurs articles le premier avril, j’en revendique la paternité, et un fort pourcentage sur les recettes.

La ligne éditorial de Ouest-France est plutôt de souche conservatrice. Ainsi, le quotidien, par l’entremise de son éditorialiste Jeanne-Emmanuelle Hutin, par ailleurs fille du PDG, avait parqué son opposition très formelle au Mariage Pour Tous. Pour autant, Ouest-France a bâti sa réputation sur une information fiable, et ces prises de positions, bien que toujours claires, restent rares et clairement identifiées : outre le MPT, le quotidien est pro-européen.

ouest-france-2-225x300 Suicide assisté et avis de décès, le cas de conscience d'Ouest FranceLe choix impossible

A la lumière de ceci, il est plus aisé de comprendre le refus de publication d’Ouest-France. Non pas en tant que prise de position intrinsèque, mais par refus de positionnement vis à vis de ses lecteurs. Si nombre de ceux-ci son modérés, soit non-opposés, soit sans opinion véritable sur le sujet, un frange y aurait été offusquée d’y trouver l’avis de décès formulé en l’état.

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Ouest-France s’est donc retrouvé face à un choix : publier l’avis, et se couper de son lectorat opposé au suicide assisté, soit ne pas publier l’avis en l’état, et risquer le scandale. Le sujet étant en lui-même polémique, et le climat actuel global tendu, une réaction tiède voire inexistante tenait du mirage.

La publication a opté pour une troisième voie, celle du compromis, en proposant à la famille d’amender un peu le texte pour en rendre le propos moins revendicatif, apolitique, option que la famille a décliné. Ouest-France a donc refusé la publication, sachant de toute façon que le journal était dans une posture inconfortable quelle que soit l’option choisie.

Est-ce un scandale ?

A proprement parler, non : Ouest-France n’a pas discriminé Madame Boucheton, n’a pas refusé l’avis de décès en tant que tel, mais en a refusé la formulation, arguant que la rubrique nécrologique n’est pas une tribune politique.

C’est exact, même si la politique n’en est pas toujours absente : difficile de rédiger l’avis de décès d’un militant politique ou syndical sans rappeler ses engagements. Difficile et injuste : ce serait faire bien peu cas de l’ouvre d’un homme de balayer l’engagement de toute une vie. Mais les avis de décès sont partagés par tous, et il arrive qu’un militant y côtoie un représentant de ce qu’il a combattu toute sa vie.

Le travail des pompes funèbres, lorsque du moins elles ne sont pas court-circuitées par les familles, est de rappeler la mesure des formulations employées.

Eu égard à sa position, son engagement, Nicole Boucheton aurait pu faire parvenir un lettre ouverte posthume. Sortie des colonnes sensibles des avis de convoi, celle-ci aurait remporté un écho plus favorable et plus large, les esprits chagrins ayant pu choisir de ne pas la lire, pour une simple raison, elle se serait trouvée ou ils s’attendaient à la trouver, hors de la rubrique nécrologique qui doit rester raisonnablement neutre.

2 COMMENTAIRES

  1. Envoyer une lettre ouverte n’aurait rien réglé, Ouest France, journal conservateur catholique, gardant toute latitude pour refuser la publication.

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