Suicide aux pompes funèbres

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Suicide de Judas
Les tranches de vie sont de retour ! Pour fêter le printemps, quelques mésaventures arrivées à des professionnels, collectées sur le vif et strictement authentiques.

L’après-midi était déjà bien avancée lorsque la dame poussa la porte de l’agence. Un mot aurait suffit à la caractériser : triste. La cinquantaine éprouvée, les vêtements ternes, le regard éteint, tout cela se retrouvai dans ce seul vocable.

Elle fit le tour du magasin, détaillant chaque article exposé. La croque-morts la laissa faire, puis, lorsque la dame semble s’être arrêtée devant un rayon précis, lui proposa son aide. La jeune femme avait déjà une solide expérience, puisque elle et son époux dirigeaient cette société familiale. Ils s’étaient répartis les tâches en fonction de leurs affinités : à elle, les pompes funèbres, à lui, la marbrerie.

La dame désigna un plaque « Je voudrais ça, s’il vous plaît ».

C’était un ornement funéraire qui avait été très à la mode dans les années 70 et devait être resté là depuis. Ravie de s’en débarrasser, la croque-morts décida de faire un geste.

« Celle-là, c’est une fin de séries. Je vous fait 50 % sur le prix ».

La cliente la fixa un instant du regard, interloquée, puis eu une réaction qui décontenança la conseillère : elle éclata en sanglots.

« Vous êtes tellement gentille ! C’est pas comme ma fille, toujours une remarque, toujours une méchanceté à me dire, jamais contente, et parfois, elle me tape ! ». Puis, reniflant, elle se reprit « oui, je vais prendre cette plaque, elle me plaît beaucoup ».

Gênée, la croque-morts préféra garder le silence, et déposa la plaque sur le comptoir de l’accueil, attendant la dame. Qui ne vint pas, et refis le tour de la boutique. Elle finit par désigner une composition de fleurs en plastique « Ca aussi, je prends »

Plus le temps passait, et plus la conseillère se disait que la cliente n’était pas forcément un modèle d’équilibre. Elle lui glissa doucement « Sur celle-ci, malheureusement, je ne peux rien faire… » se disant que la somme montait et qu’elle ne souhaitait pas profiter de la faiblesse de la dame.

« Ne vous en faîtes pas, j’ai largement de quoi payer ! » réussit à sourire la cliente avant de se diriger vers le présentoir à croix.

Il y en avait de toutes sortes, à fixer sur les tombes, les plaques, les stèles de granit, et la dame les examina toutes soigneusement avant de diriger son choix ers l’une d’elles.

« Je prends-celle-ci ». Elle y ajouta encore un petit pot de fleurs en tissu, puis se dirigea vers le comptoir pour régler ses achats.

La conseillère funéraire encaissa le montant des achats, constatant, au passage, qu’effectivement la dame avait une carte de crédit qu’on ne confie qu’à une catégorie de personnes dotées de moyens financiers conséquents, puis, s’efforçant à sourire malgré un malaise persistant, s’enquit innocemment

« Dans quel cimetière souhaitez-vous que je vous les livre, Madame ? »

La cliente la fixa, interloquée

« Mais, mais… Je les emmène chez moi. C’est pour moi ».

La croque-morts resta interloquée.

« C’est pour moi, » poursuivit la cliente « parce que ce soir, je vais mourir ! Je vais me suicider ! Je vais quitter cette vallée de larmes ! »

La conseillère stupéfaite tenta « Mais… Vous n’allez pas faire ça ! » puis, sentant que cela ne suffirait pas, passa l’heure suivante à expliquer à la femme que, oui, la vie pouvait être belle, que non, la mort était vraiment moche, et qu’il y avait encore sûrement une raison d’espérer. A un moment, elle se fit la réflexion qu’elle manquait vraiment de pratique sur ce genre de discours. Mais cela sembla fonctionner.

La dame insista pour emporter ses articles que la vendeuse avait offert de lui rembourser, pour la tombe de sa famille. La croque-morts la raccompagna jusque sa voiture, tenta encore une fois de la réconforter, et ne laissa finalement la dame partir qu’en échange de la promesse solennelle de ne pas commettre l’irréparable.

« Et alors, au final, elle a mis sa menace à exécution ? » lui demandais-je lorsqu’elle me raconta l’histoire.

« Aucune idée » me répondit-t-elle. « Dans ce cas, elle n’est pas venue chez moi ».

Guillaume Bailly

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