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Dernier geste aux obsèques : en rang, et de l’ordre !

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Bénédiction du cercueil à la fin de la cérémonie : prenez exemple sur les manchots. (Image : Horizons Partagés, https://www.sblanc.com/ un très beau blog de passionnés de paysages glacés vivement recommandé par votre serviteur)

La cérémonie touche à sa fin, c’est le moment du dernier au revoir, et toute l’assistance se lève pour aller faire un geste d’adieu sur le cercueil. Stop ! On rembobine : où est votre équipe ? A quoi servez-vous ? Vous allez me faire sortir cette assemblée rang par rang, joliment, et on vous explique pourquoi et comment.

Les impressions subliminales

D’accord, j’aperçois au fond une rangée de boucliers levés, les esprits chagrins qui objectent que, chez eux, on ne fait pas comme ça, que ce n’est pas leur travail, etc. etc. Merci, mais non. D’autres m’expliqueront que, chez eux, on bénit le cercueil au début, en entrant dans l’église (ou tout autre lieu de cérémonie, ne soyons pas prosélytes), et ceux-là ont une bonne excuse.

Tous les détails d’un convoi comptent. Toutes les impressions données comptent. Il arrive que des choses ne plaisent pas à l’assistance, sans qu’elles parviennent à mettre le doigt dessus, et qu’elles en conçoivent quelque récrimination contre le responsable.

Le responsable, si c’est le désordre à l’église, c’est le célébrant, penserez-vous. Perdu : le responsable, que ce soit vrai ou pas, d’un convoi funéraire, dans l’esprit des familles et de l’assistance, c’est celui qui est là au début, et qui est aussi là à la fin. Et pas très loin au milieu, non plus. Vous y êtes ? Oui, le responsable, ce sont les pompes funèbres.

Un plan sans accroc

La première chose qu’il faut, ensuite, c’est un plan. Allez consulter les officiants : la plupart des établissements destinés à recevoir des cérémonies en ont un. Généralement, il peut se résumer par : l’assistance va jusqu’au cercueil par l’allée centrale, puis part par les bas-côtés. La file de droite peut contourner le cercueil pour passer devant la famille, ça évite les incidents.

Les porteurs seront disposés aux endroits stratégiques pour faire passer une rangée… Et bloquer la suivante. Parce qu’il y a toujours des rétifs, des gens pressés, souvent des personnes âgées qui ont peur, si elles traînent trop, de louper l’heure de pointe à la caisse du supermarché. Des gens qui travaillent, aussi. Ce qui n’est absolument pas une excuse : si on s’absente de son travail pour assister à des obsèques, on prévoit le temps nécessaire, qu’on ne peut pas déterminer à l’avance. Sinon, on s’éclipse avant la fin.

Communiquer

Bien entendu, afin de s’assurer au plan un maximum de succès, il va falloir éliminer les obstacles et le partager avec tous les participants. Éliminer les obstacles, c’est à dire, avant le début de la cérémonie, aller trouver l’équipe d’officiants et leur expliquer ce que vous voulez faire. Très précisément.

Puis, annoncez-le à l’assistance, à haute et intelligible voix, à la fin, avant que tout le monde ne se lève. Les consignes sont simples : « Vous passerez par l’allée centrale et ressortirez par les bas-côtés », par exemple, mais le plus important, c’est surtout « Attendez d’y avoir été invités par mes collègues ». Les porteurs qui vont faire le rang par rang, donc.

Au fait : le sens idéal, c’est du début, juste derrière la famille, à la fin. Ainsi, le porteur, en reculant pour inviter une rangée à sortir, bloque en même temps la suivante. Mais, si l’assistance est nombreuse, et que des gens sont debout, commencez par les personnes debout. Pour peu que l’assistance soit vraiment nombreuse, et l’église, par exemple, vraiment très grande, le but n’est pas que quelqu’un venu assister aux obsèques ressorte en maudissant le défunt parce qu’il est resté à attendre trois heures que tous les gens confortablement assis passent avant lui.

Enfin, gardez une chose en tête : un convoi, c’est un ballet, dont chaque étape est un tableau : tout doit être fluide et sembler aller parfaitement de soi. Usez néanmoins avec componction de cette métaphore, pour peu que vos porteurs vous prennent au mot et viennent en tutu…

Le convoi de la terreur

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Quels sentiments inspirent les travailleurs de la mort ? Fascination, dégoût, toute la gamme des sentiments y passe. Y compris la terreur la plus absolue. Tranche de vie.

Il est assez surprenant d’inspirer la peur. Je ne sais pas vous, mais je me suis toujours trimbalé avec la même tête de nounours débonnaire. Bref, la première fois que j’ai fait peur, ça m’a fait drôle.

C’était dans une petite église, à la fin de la cérémonie. Nous faisions passer l’assemblée rang par rang pour la bénédiction, pour éviter le désordre dans les allées. Et le défilé s’était bloqué devant le cercueil. Après avoir envoyé un banc, je m’étais posté à hauteur du suivant, pour bloquer les éventuels impatients. Comme l’attente s’éternisait, je tournai la tête vers les occupants du banc, pour leur dire aimablement de patienter.

Assises sagement, dans une posture absolument identique, voûtées, une grand-mère sans âge et sa petite fille qui ne devait pas avoir plus de sept ans, levaient toutes les deux vers moi un visage terrifié. Non pas vaguement inquiet, ni même légèrement effrayé : non, leurs yeux exorbités exprimaient la terreur la plus abjecte.

Je me suis retourné, pour voir, mais non, il n’y avait pas de grand squelette en robe noire, tenant une faux. C’était bien moi, dans mon uniforme de croque-morts, qu’elle considéraient comme la mort en personne venue les chercher.

Presque aussitôt, la file se remit à avancer. Je leur fit signe d’aller bénir, et elles filèrent sans demander leur reste.

Parfois, par contre, on cherche.

C’était le dernier convoi d’une série de trois, un le matin, l’autre en début d’après-midi et le troisième donc en fin d’après-midi, et le journée avait été compliquée. Nous mettions un point d’honneur à organiser des bénédictions propres, rang par rang, dans les églises, et si habituellement les gens s’y soumettaient de bonne grâce, ce jour là, nous avions enchaîné les rebellions. Pour faire simple, les gens se levaient, peu importe où ils étaient assis, et se dirigeaient vers le cercueil, nous ignorant complétement, dans l’anarchie et la cohue la plus complète.

Notre collègue G… , qui avait la réputation d’être un grand nerveux, ressemblait à une cocote minute prête à exploser, et avait dans son collimateur trois vieilles. Dès le début de la cérémonie, nous avions essayé de regrouper l’assistance, disséminée sur des bancs, plus près de la famille. Tout le monde s’était levé, sauf elles, secouant négativement la tête. Voyant cela, tout le monde s’était rassis. Après tout, il n’y a pas de raisons… G… bouillait littéralement.

Au moment de la bénédiction, donc, comme il était convenu avec Monsieur le Curé, le Maître de Cérémonies avait expliqué la manœuvre, demandé à l’assistance d’attendre qu’on lui fasse signe, et, à peine son discours terminé et les premiers rangs envoyé, nous vîmes les trois petites vieilles, au fond, se lever, et d’autres s’apprêter à les imiter.

C’est le moment que choisit G… pour exploser. Se tournant vers la rangée ou il était parvenu, il leur adressa un péremptoire « Ne bougez pas », traversa l’église au pas de course, index braqué sur les trois vieilles, et beugla « Ne bougez pas tant qu’on ne vous l’a pas dit ! N’allez pas foutre le bordel ! » puis, désignant le cercueil « A votre place, je ne jouerai pas au con avec moi, n’oubliez pas, c’est bientôt votre tour ! ».

Tout le monde se rassit aussi sec. Le reste de la bénédiction se déroula impeccablement, dans un silence de mort.

A la toute fin de la cérémonie, après l’inhumation au cimetière, le fils de la défunte vint nous trouver « Dites donc, les trois mamies, vous les avez pas loupées. » soudain, il sourit de toutes ses dents « Maman pouvait pas les supporter non plus », conclut-il, avant de nous gratifier d’un pourboire royal.