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Préservation de l’intégrité du corps, entretien avec le père Franz de Boer

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Préservation de l’intégrité du corps

Si l’Église Catholique Romaine n’interdit pas à ses fidèles de donner leurs organes, ni d’avoir recours aux soins de conservation, que j’ai d’ailleurs eu l’occasion de pratiquer sur des prêtres, la question de la préservation de l’intégrité du corps peut néanmoins se poser pour certains pratiquants. J’ai décidé d’interroger le père Franz de Boer à ce sujet.

Claire Sarazin : Franz, une personne qui m’était proche ne voulait absolument pas que l’on touche à son corps après son décès. Elle pensait qu’elle devait rester « entière » pour le jour du jugement dernier et pour elle cela signifiait qu’elle devait garder son corps et ses organes intacts en vue de sa résurrection. Par ailleurs, j’ai également connu dans mon entourage des catholiques fervents qui ont demandé eux-mêmes à recevoir des soins de Thanatopraxie après leur mort. Quel est ton avis sur la question ?

Franz de Boer : C’est une question éminemment complexe, personnelle et respectable. Tu m’invites et je t’en remercie, à essayer de poser une réponse avec toute la pudeur possible. Au-delà des cas que tu décris, le traitement du corps rejoint une réalité forte : On n’est pas maître de tout. La médecine n’aura malheureusement jamais le dernier mot et la mort remet en cause les valeurs dominantes de nos sociétés : Efficacité, réussite, maîtrise croissante des connaissances de notre monde… ces valeurs sont associées consciemment, voire la publicité, ou inconsciemment à des dimensions de l’existence qui posent d’autres questions, notamment éthiques, si l’on pense à la place de nos aînés ou des personnes en fin de vie dans les EHPAD… Mais c’est un autre sujet. La jeunesse, la liberté, le plaisir, l’intégrité corporelle -« Mon corps m’appartient » peut-on parfois entendre, alors que la loi interdit tout de même de vendre ses organes- , l’épanouissement personnel… Toutes ces dimensions, qui sont belles mais qui semblent s’effondrer face à l’arrivée de la mort !  Tout ceci, associé avec la perte de l’espérance en un au-delà, peu importe comment on l’appelle, fait qu’on va nier la mort, la cacher jusqu’au moment où elle nous « tombe dessus ». Et à ce moment, on va se tourner vers des techniques pour la contrôler.

CS : Tu veux dire qu’il y a une dérive ?

FdB : Oui, il y a une grave dérive, que je ne fais que survoler parce que ce n’est pas notre sujet, qui est de vouloir contrôler sa mort, comme on contrôle les naissances, y compris avec l’IVG. Faciliter la mort devient courant en milieu hospitalier. Alors se mêlent des pratiques diverses : Face à la perspective de prolonger la vie, certains prônent le droit à la mort volontaire dans des conditions de libre choix… Comme si la mort pouvait être positive ! D’autres voudront pousser à l’extrême, parce qu’ils ne peuvent se résoudre à laisser partir l’être cher, l’acharnement thérapeutique et une survie devenue « artificielle ». D’une manière générale, la question est largement posée aujourd’hui quant à la maîtrise des possibilités d’intervention devant la mort, de l’équilibre entre refus de l’acharnement thérapeutique et euthanasie avec la loi Léonetti, ainsi que sur le développement des soins palliatifs.

CS : Le caractère inéluctable et incontrôlable de la mort est donc devenu inacceptable dans notre société consumériste où l’on pense pouvoir tout vendre et tout acheter ?

FdB : Alors on prépare notre mort, y compris le devenir de notre corps. Et là, toute religion ou croyance semble secondaire, c’est très étonnant ! J’ai connu une personne témoin de Jéhovah qui a accepté des transfusions de sang et qui a demandé, au moment de sa mort, à être crématisée après avoir reçu des soins de Thanatopraxie, ce que sa foi lui interdisait normalement, en pensant à sa famille.

CS : Les temps changent…

FdB : Oui, notre époque est très étrange et très belle à la foi, car les débats sont ouverts et on peut partager et creuser les sujets en dehors de tout cloisonnement.

CS : La mort est à présent prise en charge.

FdB : En parallèle à ces discussions largement ouvertes, des techniques de conservation et de présentation des corps, comme la thanatopraxie par exemple se démocratisent. Des funérariums se développent comme des lieux où tout ce qui concerne la mort est assuré : Dépôt du corps, soins somatiques, table réfrigérée, visite des proches, cérémonie… Ces techniques permettent parfois même de redonner l’illusion de la vie au défunt !

CS : Justement, qu’en dit l’Eglise ?

FdB : Sur la question du corps, l’Église est très claire. Dans le rituel des funérailles, voici ce qui est écrit : « Au corps vivant est due la plus grande considération, ce qui est une mission permanente à réaliser dans notre monde. Le corps privé de vie a lui aussi droit au même respect tant qu’il conserve sa forme humaine et même ultérieurement. En effet, le corps mort renvoie au défunt et nous laisse une image de sa personnalité tant physique que spirituelle. Ainsi, dans les relations humaines, il est le corps du père ou de la mère qui ont donné la vie ; il est le corps d’un enfant parti avant ceux qui l’ont mis au monde ; il est le corps d’un ami ou d’un compagnon de travail ; le corps qui a manifesté l’amour, la tendresse, l’amitié ; le corps marqué par le labeur et la réflexion, la maladie et le handicap, les joies et les tristesses ; le corps dont les diverses plaies sont appelés à la transfiguration, grâce à la Résurrection du Christ.

Le corps d’un défunt baptisé est aussi ce corps qui est devenu le temple de l’Esprit Saint. Par l’Eglise, le Christ l’a touché dans les actes sacramentels du baptême, de la confirmation, de l’ordre, de l’onction des malades. Il a été nourri de l’eucharistie. Il a reçu le pardon de Dieu dans la réconciliation. Il a été sanctifié dans le sacrement du mariage au point qu’il est devenu, dans la relation conjugale, le signe de l’amour de Dieu pour l’humanité et du Christ pour l’Eglise ». Tu as là ta réponse sur les positions de foi concernant ces personnes qui t’étaient proches. Cela nous invite clairement au respect du corps et même du cadavre. Oui, ces nombreuses significations liées au corps des défunts : Relation avec le monde, avec soi-même, avec les autres, avec l’Eglise et avec Dieu, doivent conduire tout homme et particulièrement les chrétiens, à œuvrer pour le respect de la dépouille mortelle.

CS : Cela concerne également les hôpitaux et maisons de retraites ?

FdB : Oui et des efforts louables sont faits dans les hôpitaux et les maisons de retraites pour que ces lieux où se retrouvent les personnes en fin de vie soient respectueux. De même, des soins sont souvent prodigués pour exposer dignement le corps du défunt et pour permettre aux familles et amis de lui manifester vénération, affection et hommage et c’est essentiel ! mais d’un autre côté, il faut toujours interpeler sur la nécessité de veiller à la décence des lieux de décès, pour qu’on ait toujours un comportement digne et déférent, non seulement en présence des familles, mais également dans les actes qui sont à accomplir sur le corps du défunt, y compris lorsqu’on se trouve seul avec lui dans une morgue. Ce n’est pas un objet  inerte à travailler mais une personne à honorer à travers ce travail !

CS : Il faut toujours bien garder présent à l’esprit le caractère sacré du corps humain et tout ce qu’il représente.

FdB : Oui, rappelons-nous toujours du traumatisme, quand le corps d’un défunt est absent parce qu’il a disparu ou qu’on ne l’a pas retrouvé… La douleur des familles est immense, non seulement à cause de la brutalité de l’évènement, mais aussi à cause de l’absence, de l’impossibilité de faire réellement leur deuil.

CS : Et concernant le don du corps à la science ?

FdB : C’est une pratique somme toute assez fréquente, qui par son aspect altruiste, confère à la mort une signification, voire une perspective d’utilité. C’est tout à fait caractéristique de notre époque ! Par contre, il serait préférable de permettre un temps de deuil et de séparation légitime avant le départ du corps.

CS : Le don d’organe est encore controversé.

FdB : Pour ce qui est du don d’organes et de tissus en vue de greffes par exemple, il y a eu des maladresses dans son histoire et beaucoup de familles avaient été blessées par ce qu’elles considéraient comme un manque de respect envers leurs défunts. C’était dans les années 90 et cela avait pris une ampleur telle que les évêques de France avaient publié un papier en janvier 1996, intitulé : « Le don d’organes, une forme éloquente de fraternité », dans lequel l’Église s’est positionnée en sa faveur et a appelé à ce don. Je le cite : « « l’Église catholique n’a jamais fait une obligation de consentir à ce que de tels prélèvements soient réalisés après la mort sur son propre corps ou celui d’un proche parent. Elle laisse cette décision au jugement de chacun. Mais elle voit dans le don de tissus ou d’organes, dans la mesure où il est décidé librement en esprit de solidarité avec ceux qui souffrent, une des formes les plus éloquentes de la fraternité humaine ».  Je pense que cela peut t’éclairer.

CS : Oui et je t’en remercie beaucoup, Franz ! Aurais-tu un dernier mot à ajouter ?

FdB : Une dernière réflexion sur ta phrase : « Elle pensait que son corps devait rester entier pour le jour du jugement dernier. » c’est une question qui concerne beaucoup de nos aînés, éduqués dans cette vision de la foi d’avant Vatican II. Oui, on aura un corps au jugement dernier, mais pas de la viande ! Saint Paul, dans sa première lettre aux Corinthiens, compare la transformation de notre corps terrestre- qu’il appelle « corps psychique », c’est-à-dire animé par le souffle- en corps ressuscité- « corps spirituel »- à la semence qui doit mourir en terre pour être transformé en épi de blé. Paul essaie de nous dire, à mon avis, que chacun sera bien- en Dieu, comme Jésus- ressuscité, à savoir le même mais autrement. Le même corps vivant et autrement en tant que corps spirituel. Ainsi, il ne faut pas confondre le corps que nous aurons au jugement dernier et celui que nous avons sur cette terre. Ce dernier doit être respecté dans toutes ses dimensions, mais il est destiné à retourner à la poussière !

Propos recueillis par Claire Sarazin