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Mais qui es-tu? La Mort? (épisode 6)

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Mais qui es-tu? La Mort? La Mort? Dit-elle étonnée… Sixième épisode de “Les Gens d’en Bas”, par Ea Apkallu, si vous avez manqué le dernier épisode, vous pouvez suivre ce lien. Et pour tout lire, c’est ici… Bonne lecture du week-end!

Clara n’est pas là. J’en suis presque soulagé. Ce que je pense être hier a été extrêmement pénible. Elle était restée longuement auprès de moi, bien trop, au-delà du supportable et tout ce temps, je l’ai entendu pleurer et me demander de réagir, de sortir de cette léthargie. J’aurais aimé qu’à cette paralysie qui m’emprisonne s’ajoute la surdité. J’aurais aimé pouvoir lui tourner le dos et rendre mes oreilles hermétiques à cette incessante plainte. Je l’ai même entendu prier et implorer le ciel, Dieu et toutes sortes de saints. Pourtant Clara n’était pas particulièrement pieuse. Mais croire en une puissance supérieure était sûrement la seule possibilité qui s’offrait à elle. Peut-être en aurais-je fait de même à sa place. Ma Clara, mon amour. Et pourtant, ce vide sur le côté droit de mon lit, là où elle aimait guetter et espérer le moindre petit signe d’une amélioration, me faisait presque du bien. Une sensation d’espace et d’apaisement où ma culpabilité à ne pouvoir répondre à ses attentes pouvait enfin me quitter.

Je me demande malgré tout où elle peut bien être. J’espère qu’elle va bien et que notre bébé continue de grandir. A l’idée que son absence soit due à un problème lié à la grossesse, mon petit moment d’accalmie laisse rapidement place à de l’angoisse. Je m’imagine les pires scénarii, mon ventre se noue et mon cœur pèse lourd sur ma poitrine.

Alors que je suis là, immobile, à imaginer des histoires qui ne peuvent que m’oppresser, je sens une présence. Je ne peux pas tourner la tête, alors en poussant mon regard au maximum vers un coin de la chambre, je la vois. Elle est là, silencieuse et immobile. Comme moi. Je la regarde intensément, et c’est la première fois que je peux vraiment prendre le temps de l’observer. Elle est vraiment magnifique. Il émane d’elle un je ne sais quoi d’apaisant. Je me demande pourquoi elle est là.

–  Je suis là pour toi.

Je ne peux pas lui parler, et elle s’adresse à moi sans un mot. Elle semble vraiment pouvoir communiquer avec moi sans langage réel. Cependant sa voix caressante me réchauffe.

– Mais qui es-tu? La Mort?

– La Mort? Dit-elle étonnée

Je trouve aussi ma question ridicule, mais je ne trouve pas d’autre d’explication à sa présence. Et elle part d’un rire silencieux qui vient résonner dans mes oreilles, un rire si mélodieux que mon cœur chavire. Pourquoi déclenche-t-elle en moi cette tendresse infinie, elle que je ne connais pas et qui semble avoir été la cause de mon état? J’ai envie de sourire. Je ne peux pas.

– Non, ce n’est pas moi, se défend-elle

– Mais qui es-tu alors?

– Je ne suis rien que tu puisses vraiment comprendre.

– Mais pourquoi es-tu là?

– Je t’ai déjà répondu. Elle flotta lentement vers moi, et sans que je m’en rende vraiment compte, elle était à mon chevet. Je suis là pour toi, me susurra-t-elle, une main de velours caressant ma joue. Je t’ai longtemps cherché

– Pourquoi moi?

Elle planta son regard au plus profond de moi et me répondit :

– Parce que tu es l’Unique.

⃰⃰⃰⃰  ⃰  ⃰  ⃰

Khinass se hâta de rejoindre ses camarades. Ils étaient une dizaine. Comme lui, ils étaient tous marqués de différentes cicatrices et traces de mutilations. La douleur semblait faire partie de leur Être. Ils finissaient, à force de tortures, par ressembler aux autres. Autour d’eux, des milliers et des milliers d’êtres, en petits groupes de dix. Et eux aussi se ressemblaient. Leurs guenilles n’avaient ni texture particulière ni couleur définissable. Les cheveux, gras et rares, retombaient par fines mèches sur le dos. Les pieds étaient nus, écorchés, purulents et dotés d’une épaisse couche de corne. Les ongles des mains étaient noirs, rongés ou cassés pour la plupart. Les regards étaient jaunes, tristes et vides d’espoir. Ils étaient tous épuisés et résignés à supporter toutes sortes d’épreuves. Le jeu en valait sans doute la chandelle.

 Ils attendaient les ordres. Chacun allait de ses suppositions. Mais tous craignaient le pire. Mais il n’y avait pas vraiment un classement possible qui permettait de définir le pire. Chaque épreuve effaçait celle d’avant dans ce qu’on pouvait attendre d’une torture.

– Khinass! Gronda une voix qui fit trembler toute l’assemblée.

Il sursauta, se demandant s’il y avait une fin à l’horreur. Il se demandait s’il avait fait le bon choix.

– Oui Maître Yoshava !

– Le Grand Rabam t’attend.

Et pour la première fois depuis plus six cents couchers de Lune, ses lèvres gercées et croûtées esquissèrent ce qui ressemblait à un sourire.

– Enfin! Chuchota-t-il

Autour de lui, ses compagnons de galère le regardèrent avec envie et un brouhaha accompagna le départ de Khinass.

Ea Apkallu

Ea-Apkallu-168x300 Mais qui es-tu? La Mort? (épisode 6)
Ea Apkallu

Ea Apkallu, ex thanatopracteur, est psychologue clinicienne depuis presque dix ans. Passionnée d’écriture, elle est l’auteure de « La morgue me va si bien », un témoignage sincère – et parfois dérangeant- de sa courte expérience dans le milieu funéraire.

Elle se remet à écrire depuis peu et nous entraine dans une aventure fantastique aux souffles érotico-mystiques à suivre chaque semaine, où l’origine du Monde et de l’Homme sont remis en question.

Son visage affichait clairement la souffrance… épisode 5, par Ea Apkallu

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visage affichait clairement une extrême souffrance… Cinquième épisode de “Les Gens d’en Bas”, par Ea Apkallu, si vous avez manqué le dernier épisode, vous pouvez suivre ce lien. Et pour tout lire, c’est ici… Bonne lecture du week-end!

Il se dépêchait de rentrer. Yoshava avait certainement remarqué son absence. Il ne lui demandera pas la cause de son retard. Il sait déjà tout. Il sait toujours tout.
Ses petits pas se faisaient plus pressants. Il avait réellement peur et cela s’entendait à sa respiration saccadée. Revenir dans le circuit des punitions serait insupportable. Depuis quelques couchers de Lune, Yoshava lui accordait la grâce d’une certaine liberté. Il ne voulait surtout pas perdre ce qu’il avait acquis à force de courage.

Il s’arrêta devant la gigantesque porte noire. Elle était sculptée habilement de ce qui semblait être de fines arabesques. On pouvait dire que c’était joli. Mais, en y regardant de plus près, c’étaient des scènes de tortures. Il regardait celles qui l’avaient le plus terrifié. Sur chaque battant, il devait y avoir une centaine de représentations différentes, toutes plus atroces les unes que les autres. Il se rappelait de la dernière qu’il avait eu à subir, et il serra les dents, car malgré lui, un cri monta dans sa gorge. Il avait presque fini tous les différents cycles et son corps en avait gardé à chaque fois une marque inoubliable. Mais le plus dur, était cette lutte permanente contre la peur.

Chaque côté de la porte était flanqué d’un corps presque complètement desséché, dont le visage affichait clairement une extrême souffrance. A bout de force, ce qui restait de ces misérables, gémissait juste pour prouver qu’il leur restait encore un peu de vie.
Derrière la porte, une voix profonde lança :

– Tere sham atli, Khinass.

– Tere sham achli, Seigneur Yoshava.

Les deux battants s’ouvrirent en grondant, et le petit être entra, la tête baissée et les épaules tombantes, écrasées par le poids de la peur.

                             —————————————————                                     ­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­

Je n’ai plus la notion du temps. Au début, l’enchainement du jour et de la nuit me permettait de tenir une sorte de compte. Puis j’en ai perdu le fil. Je suis allongé dans ce lit d’hôpital, et tout bouge autour de moi, sauf moi. Clara passe une bonne partie de son temps à mes côtés. J’ai envie de lui dire de partir. Je ne supporte plus de lire sa souffrance sur son visage. Son ventre s’arrondit, mais elle s’amaigrit à chaque fois que je porte mon regard sur elle. Ses yeux sont creusés par le manque de sommeil et le chagrin. Je l’entends répéter sans cesse qu’il ne faut pas que je l’abandonne et qu’elle a besoin de moi. Je voudrais tant qu’elle se taise. Je suis souvent soulagé quand, enfin, elle quitte ma chambre. Je me sens tellement impuissant à répondre à ses appels, que je la déteste presque de m’en demander autant. Je voudrais pouvoir me battre contre cette immobilité. Mais elle est plus forte que moi et m’écrase de plus en plus lourdement.

Parfois, derrière Clara, elle est là. Elle observe. Muette et impassible. Je repense souvent à cette étrange nuit, qui me parait s’être déroulée dans une autre vie. Mon corps a gardé en mémoire ces sensations d’excitation extrême et je n’arrive toujours pas à comprendre comment cela a pu être possible. Souvent je me dis que j’ai dû rêver. Il m’était déjà arrivé de faire des rêves érotiques. On en riait le lendemain avec Clara.

En fait, je rêve surement, puisque Clara ne semble pas perturbée par la présence régulière de cette femme derrière elle. Mais la longueur de ce rêve devient cauchemardesque. Et tous les jours se ressemblent. Un ballet incessant de femmes qui viennent me changer les draps, me laver le corps, comme si j’étais un enfant. Parfois, de rares voix d’hommes viennent rompre cet espace féminin.  J’entends les infirmières et les aides-soignantes plaisanter, ou se faire des confidences. De temps en temps, elles parlent de moi. Et de Clara aussi. Elles sont peinées de rencontrer si souvent cette triste femme à mon chevet, qui semble se laisser mourir, alors qu’elle porte la vie. Des médecins m’auscultent, ils m’invitent à réagir à leur petite lumière qu’ils me mettent devant les yeux. C’est la seule demande à laquelle je peux répondre. Leurs autres sollicitations restent sans suite à cause de mon corps qui s’entête à rester impassible. Je sens bien que lui et moi nous formons un binôme incompatible. Pourtant, avant cet accident, nous étions plutôt complices. Rarement il me faisait défaut. Je m’y sentais bien. En réalité, je m’y sentais tellement bien que je n’y faisais pas attention. Et maintenant, il me rappelle que sans lui, je ne peux pas être.

L’accident. Je l’avais oublié.

Ea Apkallu

Ea-Apkallu-168x300 Son visage affichait clairement la souffrance... épisode 5, par Ea Apkallu
Ea Apkallu

Ea Apkallu, ex thanatopracteur, est psychologue clinicienne depuis presque dix ans. Passionnée d’écriture, elle est l’auteure de « La morgue me va si bien », un témoignage sincère – et parfois dérangeant- de sa courte expérience dans le milieu funéraire.

Elle se remet à écrire depuis peu et nous entraine dans une aventure fantastique aux souffles érotico-mystiques à suivre chaque semaine, où l’origine du Monde et de l’Homme sont remis en question.

Les Gens d’en Bas, épisode 4, par Ea Apkallu

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Quatrième épisode de « Les Gens d’en Bas », par Ea Apkallu, si vous avez manqué le dernier épisode, vous pouvez suivre ce lien. Et pour tout lire, c’est ici… Bonne lecture du week-end!

– Elle n’a pas réussi…

Il baissa la tête, comme abattu.

– Elle n’a pas réussi ?

– Ils sont arrivés avant, dit-il en tournant le regard vers son triste compagnon.

– Oui. Ils sont trop nombreux. Elle n’y arrivera pas.

Ils étaient assis côte à côte, sur une sorte de banc en pierre. Autour d’eux il n’y avait pas grand-chose. A vrai dire, il n’y avait rien. Pas de route, pas de chemin, pas d’arbre, pas un caillou, pas d’oiseaux, ni même aucun insecte. Il n’y avait personne non plus.

– La lune de sang est pour bientôt, souffla t’il en se pinçant la bouche et en haussant les sourcils. Il va être furieux !

– Oui, répondit le plus chétif, sa colère sera difficile à calmer cette fois.

Ils se regardèrent longuement. Le silence pesait sur leurs petites épaules. Ils avaient pourtant espoir que cette fois serait la bonne. Sans mot dire, ils se levèrent et prirent deux chemins différents, trainant le pas sur un sol qui n’était ni de la terre, ni de l’asphalte, ni du sable, ni même de la neige ou de la roche.

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Clara me regarda, sans trop comprendre. Je fis de mon mieux pour diriger mon regard vers elle, mais mon corps immobile me rendait cette tâche ardue. Je vis ses pupilles se dilater.

– Tu…oh ! Tu es là…chuchota-t-elle lentement, encore assommée par le sommeil.

Elle était visiblement heureuse et soulagée. Sa main, un peu froissée par la position inconfortable qu’elle avait adoptée, tâtonna tremblante vers mon visage. Les larmes aux yeux, elle s’approcha de moi, son corps endolori, et se mit à me renifler, comme pour se remplir de moi. Son ventre arrondi la freina un peu dans son mouvement, mais avec un effort supplémentaire, elle pu, tant bien que mal, se glisser contre moi. Elle me couvrit de petits baisers humides, la salive et les larmes se mêlant l’une à l’autre. Mais tout d’un coup elle émergea de sa torpeur et son visage s’assombrît. Elle se redressa. Elle regarda autour d’elle comme si elle cherchait quelqu’un. Puis ses mains se mirent à parcourir mon corps.

– Tu ne peux pas bouger ?

Je lui répondis du mieux que je pouvais, avec mes yeux que j’espérais assez expressifs. Je me rappelais de ces films où les gens accidentés et hémiplégiques communiquaient en clignant des paupières. Mais même cela m’était impossible. Ma volonté ne suffisait pas, même à battre ces deux petits bouts de peau.

Sa joie s’éteignit rapidement et elle se mit à fondre en larmes.

  • Tu ne bouges pas ? Tu ne bouges pas ? Oh, mon Dieu…oh, mon Dieu, pourquoi tu ne bouges pas ? Et ses mains tremblantes continuaient de me triturer dans l’espoir de réveiller ne serait-ce qu’un tout petit mouvement. Pourquoi tu ne bouges pas ??

Et sa voix devient de plus en plus aigue, se transformant bientôt en un cri désespéré. Le bip de la machine s’accéléra en même temps que mon cœur s’emballait. La porte de ma chambre s’ouvrit subitement et des infirmières vinrent s’enquérir de ce qui se passait. Elles découvrirent Clara, maintenant très agitée, comme sourde et aveugle à ce qui l’entourait, et complètement absorbée par mon corps inerte. Les femmes en blancs durent user d’une ferme douceur pour l’éloigner, car dans sa frénésie, elle me secouait maintenant, violemment, au risque de me faire mal. Me faire mal, c’était absurde, c’est ce que je voulais. «  Tu vas mourir, mais avant tu vas souffrir ». Quand allais-je souffrir, je veux souffrir !! Je veux sentir mon corps douloureux, je veux me dégager de ce lit, quitte à tomber et retrouver la sensation du sol froid sur ma peau. Je voudrais pouvoir me griffer le visage et m’arracher les cheveux, pour ressentir à nouveau un semblant de ce qui fait de moi un être vivant. Souffrir me semble à cet instant un luxe qui se refusait à moi. Je ne sentais absolument rien. Rien. Rien ! Un liquide remplit mes yeux et ma vision se troubla. Je compris que je pleurais.

Ea Apkallu

Ea-Apkallu-168x300 Les Gens d'en Bas, épisode 4, par Ea Apkallu
Ea Apkallu

Ea Apkallu, ex-thanatopracteur, est psychologue clinicienne depuis presque dix ans. Passionnée d’écriture, elle est l’auteure de « La morgue me va si bien« , un témoignage sincère – et parfois dérangeant- de sa courte expérience dans le milieu funéraire.

Elle se remet à écrire depuis peu et nous entraine dans une aventure fantastique aux souffles érotico-mystiques à suivre chaque semaine, où l’origine du Monde et de l’Homme sont remis en question.

Les Gens d’en Bas, épisode 3, par Ea Apkallu

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Troisième épisode des Les Gens d’en Bas, par Ea Apkallu, si vous avez manqué les deux premiers épisodes, vous pouvez suivre ce lien… Bonne lecture!

Je pourrais dire qu’elle est encore plus belle que dans mes souvenirs. Mais en réalité je n’ai aucun souvenir d’elle. Je pourrais dire qu’elle est incroyable. Je pourrais dire que jamais je n’aurais pu imaginer qu’une femme puisse receler tant de beauté. Mais tous les mots seront insuffisants, banals, creux et imparfaits, car devant moi j’avais plus qu’une femme.

Penchée au dessus de moi, elle ne pouvait être qu’une créature extraordinaire. Ses yeux étincelaient d’une lumière qui ne pouvait être que céleste. Je suis étonné des mots qui me viennent tandis que je la regarde. Je n’ai jamais été de ceux qui croyaient, ni en Dieu, ni en Diable, ni en aucune autre créature. Mais elle, ne pouvait être qu’un ange. Et avec elle, inclinée au dessus de Clara, j’eus soudain honte. Honte de penser que cette femme, je la désirais plus que tout. Plus que celle que j’aime depuis bientôt quatre ans, celle avec qui j’étais jusqu’à là, censé accueillir notre premier enfant. De plus, à cet instant précis, alors que ma vie ne semblait tenir qu’à un fil, ce désir venu de nulle part était complètement incongru et déplacé.

Clara, que je pouvais enfin voir, et qui était comme je l’avais devinée, endormie, la tête fourrée en partie dans ses bras et l’autre posée sur mon épaule droite, se mit à gigoter, sur le point de se réveiller. L’autre, de sa main au toucher envoutant, lui caressa le front. Je vis ma femme sourire et retomber dans un sommeil apaisé. Je crois que j’étais heureux qu’elle puisse, elle aussi, avoir sa part de ce toucher magique. Et ma culpabilité s’envola.

Moi, allongé dans ce lit avec un corps inerte et insensible, je désirais cette femme. Je sentais mon ventre se contracter de l’intérieur. Elle continuait à me fixer, et je compris qu’elle était entrain de lire mes pensées, de les aspirer. Je ne savais plus si mes pensées m’appartenaient ou si c’est elle qui y déposait les graines, comme si mon cerveau était un jardin dont elle pouvait semer chaque parcelle. Consciente du désir qu’elle faisait naitre, elle sembla se décoller du sol et vint s’asseoir à califourchon sur mon bas ventre. Elle était si légère. Si bouleversante de grâce, qu’une bouffée de tendresse vint gonfler mes poumons.

Elle se penche et me regarde fixement. En réalité, elle ne me regarde pas. Elle voit en moi. Elle lit en moi. Les pointes de ses longs cheveux noirs se posent délicatement sur mes joues. Elle me fait penser à la Méduse et je me dis qu’il faudrait que j’évite son regard sous peine d’atroce souffrance. Mais je me sens aspiré par elle et j’ai envie de souffrir. Non, que se passe-t-il ? Je ne dois pas. Je fais un effort incroyable pour faire bouger mes yeux. Une pression s’exerce, je cherche à provoquer du mouvement afin de détourner le regard. Mais rien ne se passe, je continue de la regarder. Maintenant que mes paupières sont ouvertes, je ne peux plus les fermer, je n’y arrive plus. C’est elle qui décide. Je voudrais éteindre mon désir, effacer toutes les pensées charnelles qui sont venues s’installer sans que je puisse être certain d’en être à l’origine. Je sens vaguement que son bassin entame une danse sensuelle, et que ma chair a envie de suivre la cadence. Nos corps tanguent lentement, imperceptiblement. En réalité, je crois que rien ne bouge. Comment pourrait-il en être autrement ? Je suis paralysé sur ma couche, incapable de décider du moindre de mes mouvements. Et pourtant, le rythme adopte une mesure plus intense, et le désir gonfle en moi. Je ne comprends pas, et alors que mon excitation prend des envolées que je ne peux plus contenir, j’ai envie de hurler pour que tout s’arrête. Il se passe quelque chose qui n’est ni cohérent, ni réel, et je dois éteindre ce feu qui envahit tout mon être. Clara ! Aide-moi ! Clara ! Aide-moi ! Il faut que quelqu’un m’aide ! La créature devine mes pauvres intentions et esquisse un sourire malicieux, qu’un bruit à l’extérieur effaça aussitôt. Ce bruit me ramena à la réalité et j’entendis de nouveau le bip de la machine à côté de moi et le manège incessant des infirmières et autres aides-soignantes qui poussent des chariots dans le couloir.

Clara aussi est dérangée dans son sommeil et j’ai quelque espoir lorsqu’elle bouge légèrement la tète, cherchant à adopter une position plus confortable. La créature s’arrête et attend, comme moi, de voir quel sera le prochain mouvement de ma douce endormie. Ma femme se blottit un peu plus contre moi. Je voudrais repousser la merveilleuse créature et me refugier dans les bras familiers, humains et tendres de ma Clara. Mais la déesse reprend doucement sa chevauchée, mais semble moins encline à accélérer le rythme. Quelque chose la perturbe.

Pendant que je me bats passivement contre un pouvoir que je découvre et que je ne maitrise pas, des voix me traversent. Elle les entend aussi, car elle regarde ailleurs, à différents endroits. Ces voix n’entrent pas par mes oreilles. Elles pénètrent chaque pore de ma peau. Je me sens harcelé par de multiples voix. Je ne distingue rien mais je devine des pleurs et des râles. J’eus soudain l’impression d’être au milieu d’un chemin qu’empruntaient de multiples plaintes, comme si elles pouvaient me passer au travers. Ma cavalière est agacée par ces voix. Elle se jette sur le côté et abandonne enfin mon corps. C’est à ce moment que Clara se réveilla en sursaut.

Ea Apkallu

Ea-Apkallu Les Gens d'en Bas, épisode 3, par Ea Apkallu
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Ea Apkallu, ex thanatopracteur, est psychologue clinicienne depuis presque dix ans. Passionnée d’écriture, elle est l’auteure de « La morgue me va si bien », un témoignage sincère – et parfois dérangeant- de sa courte expérience dans le milieu funéraire.

Elle se remet à écrire depuis peu et nous entraine dans une aventure fantastique aux souffles érotico-mystiques à suivre chaque semaine, où l’origine du Monde et de l’Homme sont remis en question.

Les Gens d’en Bas, épisode 1 et 2 par Ea Apkallu

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Ea-Apkallu Les Gens d'en Bas, épisode 1 et 2 par Ea Apkallu
Ea Apkallu

Ea Apkallu, ex-thanatopracteur, est psychologue clinicienne depuis presque dix ans. Passionnée d’écriture, elle est l’auteure de « La morgue me va si bien« , un témoignage sincère – et parfois dérangeant- de sa courte expérience dans le milieu funéraire.

Elle se remet à écrire depuis peu et nous entraine dans une aventure fantastique aux souffles érotico-mystiques à suivre chaque semaine, où l’origine du Monde et de l’Homme sont remis en question.Voici les deux premiers épisodes de « Les Gens d’en Bas« 

1. Quand j’ai croisé son regard pour la première fois, j’ai ressenti une émotion étrange qu’aucun mot ne pourrait suffire à décrire. Un mélange de fascination et de peur. Sa silhouette était parfaite, gracieuse, légère et semblait se fondre dans la nuit noire. Elle est passée à côté de moi, m’a frôlé le bras et, sans me parler, m’a transmis une pensée, comme si je pouvais l’entendre chuchoter dans mon cerveau. Je ne pus empêcher ma tète de se pencher sur le côté, comme lorsqu’une musique me touche au plus profond de moi-même. J’avais envie de me laisser pénétrer par chaque note, chaque son, chaque harmonie. Nous étions au cœur de l’hiver. Mon épais manteau me protégeait du froid et des autres. Pourtant, elle qui n’avait fait que m’effleurer, avait, de cette furtive caresse, provoqué en moi une émotion intense. J’aurais aimé que ce geste se prolonge, s’intensifie et m’emporte avec lui.

Je suis resté planté au milieu de la rue. Les gens passaient à côté de moi, pressés de rentrer chez eux se réfugier. Certains me regardaient d’autres continuaient leur chemin, aveugles. La pluie battait fort sur l’asphalte et le vent s’intensifiait. Moi aussi je devais rentrer. J’étais déjà en retard. Mais je restais là, où quelques secondes plus tôt, elle m’avait touché, et bien plus profondément qu’aucune autre personne. Je restais là, parce que je craignais qu’en bougeant, je ne pourrai plus jamais ressentir ce délicieux contact, comme s’il allait s’effacer. Et déjà, il n’était plus. J’avais peur et en même temps je voulais la revoir, être sûr…comprendre et l’enlacer. Laisser ses doigts que j’imaginais fins, parcourir ma peau. Me laisser envahir par un corps que je ne connaissais pas, et qui déjà avait laissé son empreinte. Les mots restés accrochés à ma mémoire et que je n’étais déjà plus sûr d’avoir entendu, résonnaient en moi, comme un bruit, mais je n’arrivais plus à en saisir le sens.

Je voulais lui courir après, mais mon corps était figé. La seule chose que je pus faire, c’était de fermer les yeux et d’essayer de graver son visage. Mais déjà, je ne m’en souvenais plus. Son parfum, était la seule chose que je pus retenir d’elle. Une odeur insaisissable, qui me renvoyait à de vieux souvenirs, comme lorsqu’on ouvre une malle oubliée dans un grenier. Elle savait tout de moi, je le pressentais. Ce regard…il était magnifique et dangereux. En quelques secondes, il avait puisé en moi tout ce dont il avait besoin. Elle était déjà loin, je le savais. Puis le message chuchoté devint clair. Une voix mélodieuse me parlait et me disait: tu vas mourir, mais avant tu vas souffrir.

Et, je ne sais pas pourquoi, je souris.

J’entendais des bruits autour de moi, Une femme se mit à crier, Un homme semblait dire la même chose, Des voitures klaxonnaient. Je sentais le mouvement autour de moi s’intensifier. Lorsque j’ouvris les yeux, j’étais au milieu de la route. Un camion se dirigeait droit vers moi.

2. Les hurlements fusent maintenant de toute part. Fuir, je ne peux pas. Je suis fasciné par ce camion qui m’est visiblement destiné. Voilà comment je vais mourir? On dit qu’au moment de mourir, notre vie défile devant nous de façon condensée. Ce ne fut pas le cas pour moi. Je n’eus pas le temps de…

… Je sens mes paupières baissées. Je perçois des sons et des mouvements. « Tu vas mourir mais avant tu vas souffrir ». La sentence tourne en boucle dans ma tête. Et bizarrement, j’aime l’entendre. C’est une mélodie qui m’apaise. Sa voix, que je n’ai pas réellement entendue, est unique et enchanteresse. « Tu vas souffrir ». Mais je ne souffre pas. Je ne ressens rien. Je ne sens pas mon corps. C’est peut-être cela la plus grande des souffrances? Perdre la capacité à avoir mal, ne plus avoir conscience de son corps, ne plus être capable de déceler la moindre petite douleur. Je n’entends que mon cœur. Je suis donc vivant. Je ne sais pas si c’est bien. Mes paupières restent closes. Mes oreilles entendent. J’entends des soupirs. Je les connais. Ils me sont familiers. Ma Clara. Je l’entends parler, et des personnes l’entourent. Elle est malheureuse. Elle me supplie d’ouvrir les yeux. De ne pas partir. Je crois deviner qu’elle me touche. Mais je ne sens rien. Une personne lui propose de sortir prendre l’air. Je suppose qu’elle hésite. L’autre personne insiste, lui dit que ça lui fera du bien, et qu’elle pourra revenir.

Autour de moi tout se calme. Il y a des machines qui bipent lentement, toujours sur le même rythme. Le rythme de la vie. Je comprends que suis à l’hôpital. Cette prise de conscience me permet de sentir l’odeur qui caractérise ce lieu, un mélange de propre, de renfermé, de médicaments et de désinfectant.

Elle revient.

– Je suis là. Je suis désolée. Je suis là. Je ne sais pas quoi faire pour te retenir. J’ai besoin de toi. Tu ne peux pas me laisser. Tu vas bientôt être papa. Tu ne peux pas rater ça!! Tu ne peux pas me laisser seule! Oh, je ne fais que pleurer, mais peut-être que toi tu souffres encore plus…et je ne peux rien faire. On a presque fini la chambre, tu t’en souviens? Notre bébé …notre bébé…a besoin de toi…

Elle éclate en sanglots encore plus fort

– Ils disent que tu as peu de chance de t’en sortir. Mais je ne veux pas le croire…ne leur donne pas raison! S’il te plait!

Et sa voix se brise, elle ne peut plus que chuchoter et elle répète inlassablement, et de plus en plus lentement:

– S’il te plaît…s’il…te…plait…s’il te plait…

Mes sens sont faussés. Je ressens de l’humidité sur mes joues. Peut-être des larmes? Mes larmes? Les siennes? Je ne sais pas. Je commence à trouver inconfortable cette situation. Je veux ouvrir les yeux! Je veux ouvrir les yeux!! Je veux ouvrir les yeux! Je n’y arrive pas.

Je n’entends plus que son souffle. Je crois qu’elle s’est endormie. Je devrais la prendre dans mes bras et la rassurer. La regarder droit dans ses jolis yeux et lui dire que je serai là pour toujours. Mais c’est un mensonge. Je ne sais pas ce qui m’attend. Mon cœur bat plus fort, et j’ai soudainement peur.

Une main me caresse le visage. Ce n’est pas celle de Clara. Cette main est incroyablement douce. Elle est fraîche. Mon cœur s’apaise. Je reconnais cette sensation. Et je m’y accroche. Mes paupières baissées se détendent et apprécient ce tendre toucher. Elle joue de ses doigts, les enfoncent dans mes cheveux, qui goûtent au plaisir d’être ainsi dérangés. J’aimerais leurs donner l’ordre de s’accrocher à tout jamais à cette lente douceur. Je voudrais tant que, telles des racines, qu’ils resserrent leur étreinte afin d’enfermer ces fines branches, pour toujours les garder. Mais déjà l’incroyable contact cesse. Je me sens paniquer. Sur un ton autoritaire qui contraste tant avec la douceur qui émane d’elle, elle me dit :

Ouvre les yeux !

Et mes yeux s’ouvrirent.

Et elle est là. Devant moi. Je ne la devine plus. Je ne l’imagine plus. Je la vois